La vie comme héritage

Nul ne peut plus dire: que l´homme soit, sans dire: que la nature soit. Voilà pourquoi le oui à l´être, que la vie prononce spontanément, est devenu au niveau humain devoir-être, obligation.

P. Ricoeur, La responsabilité et la fragilité de la vie

Quand on m‘a invité à participer à ce cycle, j’ai – un peu imprudemment – proposé le thème de „la vie“, dont je m’occupe depuis longtemps. C’est évidemment un thème énorme, inépuisable, que j’ose aborder dans une lecture simple. Ce que je veux donc faire, ce n’est que rappeler quelques choses simples et bien connues – et en même temps de montrer quelques parallèles rarement aperçus, quelques enchaînements peu réfléchis.

Nous voici à la veille de Pâques – des fêtes chrétiennes et préchrétiennes de la mort et de la résurrection, de la victoire de la vie sur la mort. Depuis les origines de l’humanité, nos ancêtres l’ont cru voir et l’ont admiré dans la nature, qui renaît chaque année comme à partir de rien, verte et fraîche, toute neuve comme au premier jour de la création. Le thème de la vie pénètre les Écritures juives et chrétiennes, depuis le message biblique de la Création – auquel nous reviendrons plus tard – à travers l’histoire de Noé et de ce premier contrat ou testament de l’espoir humain, qui dépasse la vie individuelle. Dans l’histoire d’Abraham et de son fils Isaac, la notion de la vie s’individualise, devient une vie unique d’une personne aimée avec  un nom propre. Partout on retrouve l’opposition de la vie et de  la mort, les métaphores de la vie et de la mort comme la conséquence du péché.

Il y en a des dizaines dans le Nouveau Testament, que nous avons entendues très souvent, mais la plupart des cas peut être compris comme de simples métaphores – et donc négligées. Ce que je veux faire en premier lieu, c’est de prendre le mot „à la lettre“ et je commence donc avec une explication de son double sens. On peut le démontrer sur n’importe quel texte, j’ai choisi un texte biblique.

Dans l’évangile de Jean on peut lire les deux versets suivants:

J 1.4: „En lui était la vie / et la vie était la lumière des hommes / et la lumière brille dans les ténèbres…“

J 5, 24: „… celui qui écoute ma parole et qui croit en celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie“

Dans le premier passage cité, on parle de „la vie“ en général, en tant que „la lumière des hommes“, d’un phénomène cosmique auquel tous les humains participent. Dans l’autre, c’est une vie individuelle et consciente de quelqu’un, d’une vie „à quelqu’un“, voire “à moi“. Celle-ci commence avec la conception ou au plus tard avec la naissance, rassemble des expériences et de cette manière se forme graduellement en personne, en un être conscient et libre. C’est le philosophe espagnol José Ortega y Gasset, qui s’est rendu compte de cette différence, de la distinction tout à fait nécessaire entre une vie biologique et une vie biographique.

La vie biologique

Henri Bergson a dégagé une autre distinction fondamentale et à vrai dire peu appréciée dans toute la philosophie moderne – celle entre les êtres vivants et ceux qui ne le sont pas. En cherchant à établir philosophiquement ce qui est „vivant“, il parle parfois des „êtres vrais“ à distinguer des simples „amas“ ou agglomérations comme un tas de sable. Ce qui caractérise selon lui les premiers, c’est qu‘il n’est pas possible de les démonter et remonter à nouveau. Je me permets d’ajouter, qu’ils ne sont pas seulement des objets, mais en même temps des procès. Donc, il est aussi impossible de les arrêter et redémarrer, mais ce ne sont que des observations laïques. Qu’en disent les biologistes?

Dans la référence à la biologie je ne chercherai pas une „explication“ du phénomène de la vie, loin de là. Mais même dans un essai philosophique il serait aujourd’hui stupide et même honteux de ne pas entendre ce qu’une science peut dire d‘un phénomène ainsi compliqué. Car – à la différence de toute spéculation philosophique – la science s’efforce avec toute assiduité possible de confronter ses hypothèses avec la réalité empirique. Ce qu’elle dit peut parfois paraître pauvre et même un peu borné, mais c’est le résultat d’un effort autrement sérieux de trouver un appui ferme dans ce qui est.

Selon un manuel scolaire du collège, la vie se distingue par les six ou sept traits fondamentaux, qui suivent.

1)  Tout être vivant se sépare de son entourage – par un paroi cellulaire, par la peau etc. Ainsi, il se crée un domaine bien défini, un corps, où il cherche à établir et à entretenir des conditions différentes de l’entourage. Ce qui est important, c’est qu’il le fait „de soi même“: une cellule n’est pas formée par des forces extérieures, mais cherche à „s’imposer“ en cas de nécessité même contre ces forces destructives.

2) Cette séparation fondamentale ne signifie pourtant une indépendance. Tout au contraire, un être vivant reste dépendant de son entourage jusqu‘à la mesure que sans un échange continu des énergies, de l’eau et de nourriture il ne peut pas survivre. Même si séparé, il ne subsiste pas „de soi même“, car il vit de son entourage.

3) Ceci dit, il est évident que l’être vivant exerce une certaine régulation de son intérieur, se construit des organes et des structures, qui cherchent à entretenir un équilibre intérieur. même s’il doit croître – en particulier au commencement – il sait en même temps se limiter: tout vivant a ses dimensions maximum qu’il ne peut pas transgresser. Un humain plus grand que disons 2 mètres aura des difficultés avec son corps et s’il dépasse 2 mètres 30, il est clairement un handicapé.

4) Pour mieux soutenir son existence toujours précaire, tout vivant est muni d’une capacité de sentir certains paramètres de son entourage et de réagir d’une manière appropriée. Ce trait, que la biologie appelle „excitabilité“, est à la racine des sens et du mouvement corporel – et selon le philosophe allemand Hans Jonas même de la liberté.

5) Tout être vivant n’est pas seulement limité dans ses dimensions, mais aussi dans le temps. Ce qui est encore plus, il a sa forme temporelle spécifique, une histoire prescrite, qui gouverne sa croissance, sa maturité, sa déchéance et sa mort.

6) Toutes ces limitations seraient simplement autodestructives ou suicidaires, s’ils ne seraient compensées – et plus que compensées – par le trait saillant et presque miraculeux de la reproduction. (La reine de Suède: que deux horloges engendrent un tiers) Celle-ci ne lui assure pas qu’une continuation simple, mais un rajeunissement répété et une croissance du nombre, limitée seulement par les conditions de l’entourage. Le mot „reproduction“ est donc une sous-estimation systématique des capacités inhérentes de tout vivant. Tandis que les cinq premiers traits portent sur chaque individu, celui-ci établit une société élémentaire, un pair, une famille.

7) Le septième trait du vivant, à savoir l’hypothèse de l’évolution, porte sur l’ensemble des vivants, sur „la vie“ en général, sur toute la vie „biologique“.

L’idée de l’évolution reste à la rigueur une hypothèse et on peut difficilement imaginer, comment elle pourrait être „prouvée“ d’une manière définitive. Pendant les deux siècles derniers, elle a subi des modifications, des changements profonds et continue à se développer. Mais par sa force explicative, elle est devenue un modèle commun pour les sciences de la vie, de la terre et récemment même pour l’astronomie et pour la cosmologie. De tous les arguments le plus forts en sa faveur je ne mentionnerai que trois.

1) Les conditions nécessaires pour la vie (a la base de carbone) sont extrêmement étroites, ce qu’on appelle parfois le „petit principe anthropique“.

2) L’homogénéité surprenante, à travers l’ensemble des êtres vivants, quant à ses composantes chimiques (moléculaires), ses structures semblables à chaque niveau, par exemple des plantes ou des squelettes des vertébrés, et aussi le degré d’adaptation mutuelle des vivants si différents.

3) La presque identité son matériel génétique et de ses „stratégies“ de transmission. Ici, l’idée d’une origine commune et la métaphore d’un „héritage“ s’imposent.

En réfléchissant sur cet arrangement extrêmement et de plus en plus complexe de „la vie“, le biologiste chilien Humberto Maturana a proposé une hypothèse sur son devenir, qu’il appelle autopoiésis et sur la possibilité de son émergence supposée. Même dans ses formes le plus simples et primitives, l’arrangement et les processus, que nous appelons „la vie“, est extrêmement compliqué, ce qui signifie improbable. Autant plus que tous les traits mentionnés (sauf peut-être l’excitabilité) sont pour lui indispensables et devraient donc être là dès le commencement. S’il est malgré tout une réalité, il a dû savoir dès le commencement passer ses structures et ses traits d’une génération à l’autre sans perdre aucun de ses „acquis“.  En bref, il ne peut durer qu‘en se reproduisant.

La vie humaine

A quoi bon cette excursion biologique? De nos jours, il y a des philosophes qui cherchent à se faire remarquer par des énoncés extravagants, même absurdes, pour „épater le bourgeois“, comme on disait jadis. Ainsi, d’un côté on cherche à minimiser la différence entre les humains et les autres vivants, en parlant d’un „singe nu“ selon le livre jadis célèbre de l’anthropologue britannique Desmond Morris. Il y a des scientifiques philosophisants, qui cherchent à nous convaincre, que nous ne sommes que des porteurs de notre génome malgré nous, sans se rendre compte du ridicule d’un tel message. De l’autre côté on entend toujours que „la nature de l’homme, c’est l’artifice“.

Il est donc à mon avis utile de tirer la leçon de la science. En tant qu’une construction collective et critique, elle ne tire pas ses résultats du chapeau. Ainsi, par les sept traits caractéristiques du vivant, elle peut aujourd’hui réhabiliter l’expression traditionnelle d’une „nature“, y compris la „nature humaine“, et de la remplir d’un contenu nouveau, précis et assez riche. Cette nature, que tout humain reçoit de ses parents, définit et limite ses possibilités, les données de base de toute existence individuelle et même sociale. Évidemment, l’homme – tout homme – participe lui aussi à cet „héritage“ biologique commun, qui nous permet aussi de comprendre mieux l’autre côté, celui de la spécificité humaine.

L’homme est évidemment un être vivant tout particulier. Sa naissance est toujours „prématurée“ dans son développement individuel, car il est un être non spécialisé, et donc flexible, qui a beaucoup à apprendre. Ses instincts, pas trop différents de ses semblables, deviennent chez lui beaucoup plus malléables, soumis à son choix, à sa société et à sa culture. Il est un être social, le zóon politikon des anciens, dont le succès énorme est du à la capacité de communiquer et de coopérer. Sa mémoire lui permet de rassembler ses expériences, que son langage peut communiquer et même transmettre d’une génération à l’autre. En renouant ainsi avec ses précurseurs, il se crée une culture et des institutions permanentes. Sa conscience réflexive lui permet de devenir un „moi“, une personne individuelle, dans un saut comparable à l’émergence de la vie. Un pas qui se répète dans l’intimité de chaque vie individuelle et devient un acquis précieux des cultures entières. Graduellement, l’homme se rend compte de soi-même et devient „le premier affranchi de la nature“ selon Rousseau, ou encore „le seul animal qui peut promettre“ selon la formule célèbre de Nietzsche.

A ce niveau, un autre parallèle se prête à la pensée, celui d’un héritage culturel, en même temps semblable et différent de l’héritage biologique. Ainsi, le sociologue allemand Niklas Luhmann a proposé un modèle du développement social, basé sur l’idée de l‘autopoiesis biologique de Maturana, que j’ai mentionné tout à l’heure. Selon lui, l’émergence de bons arrangements de la vie sociale et culturelle est tellement improbable, qu’ils ne peuvent survivre qu’en se reproduisant à travers et au-dessus des vies individuelles, c’est à dire en créant des institutions stables.

Récemment, deux auteurs américains, Richerson et Boyd, ont soigneusement élaboré et les parallèles et les différences de cette reproduction double. L’acquis culturel est transmis d’une génération à l’autre directement, mais à l’aide des institutions qui lui prêtent une certaine stabilité. Elles jouent donc un rôle semblable à celui du génome, soigneusement fixé et contrôlé à chaque transmission individuelle, mais qui en même temps doit être „interprété“ ou „lu“ par chaque cellule naissante et par tout organisme nouveau. Les changements graduels se réalisent par la combinaison de deux génomes éprouvés et attestés dans la reproduction sexuelle, comme dans un contact ou dans un échange culturel. Les changements brusques et contingents du génome, les mutations biologiques, ressemblent aux mouvements révolutionnaires, dans leur majorité néfastes, mais prêtant une occasion rare aux changes plus profondes et parfois même nécessaires. D’ou les nombreuses impasses et catastrophes, autant dans l’évolution que dans l’histoire.

De l’autre côté, le développement culturel diffère substantiellement de l’évolution biologique. Dans la grande majorité de cas, selon nos auteurs, elle s’effectue par imitation des modèles attractifs. L’imitation d’un modèle éprouvé réduit le risque et épargne le „coût de développement“, les tâtonnements et les essais. Elle peut se produire à n’importe quel moment et affecter des individus et des groupes déjà mûrs et stabilisés, selon le modèle qu’on attribue en biologie – peut-être à tort – à Jean-Baptiste Lamarck. Évidemment, dans l’imitation entrent en jeu les préférences des humains, qui font un choix plus ou moins conscient et rationnel. En tant qu’un être social, l’homme se laisse fortement influencer par le comportement de ses proches et compagnons, ce qui peut mener aux mouvements culturels de masse, parfois même fous.

J’ai mentionné les impasses et les échecs dus aux „maladaptations“ biologiques et culturelles. A la première vue, elles se ressemblent beaucoup. Mais il y a pourtant une différence importante. Une mutation funeste, en tant qu’aveugle, se propage jusqu’au bout et ne finit que par le décès de son dernier porteur. Tandis qu‘un mauvais choix culturel peut être critiqué et démontré comme cul-de-sac à temps par des esprits clairvoyants. Même ses partisans peuvent l’abandonner, longtemps avant qu’il n’aboutit à une catastrophe sociale.

En général, le développement culturel est infiniment plus flexible et rapide que l’évolution biologique, mais son contenu, son „squelette“ est aussi beaucoup moins protégé. Pendant que ce contenu est transmis d’un homme à l’autre, rien ne garantit, qu’il soit reçu correctement – c’est à dire au sens que lui prête le transmetteur. C’est le problème fondamental de tout enseignement. Pauvre enseignant, qui croit avoir transmis un contenu quelconque après qu’il l’ait présenté et expliqué devant sa classe. En réalité, le succès dépend de ses auditeurs, et même tous les examens sont un remède très insuffisant pour garantir une transmission réussie.

L‘héritage

Après cette comparaison assez sommaire, revenons à l’autre terme de cette contribution – à l’héritage. Cette institution ancienne de la transmission de la propriété, des possessions, a joué un rôle de premier ordre dans les sociétés agraires, mais son importance a décliné dans les sociétés urbaines. Dans la ville, on ne vit pas plus de son héritage matériel, mais de son travail, de ses capacités propres, de son diligence et de ses idées. L’héritage ne reste d’importance que pour une minorité riche ou foncière. Au 20e siècle, il ne restait que la notion médicale de l’hérédité, devenue une sorte de destin impitoyable et menaçant. Rien d’étonnant que toute l’idée d’héritage semblait tout à fait obsolète, sinon insensée.

Et pourtant, comme on l’a vu, tout vivant et d’autant plus tout humain vit d’un héritage multiple: il a reçu sa vie de ses parents, il a reçu sa langue maternelle et s’est trouvé dans une société et dans une culture toutes faites avant son arrivée. Loin d’être „jeté“ dans la vie, comme le veut une idée devenue à la mode, il est accepté dans un milieu humain et social très riche. Tout ceci, de même que son éducation et ses connaissances apprises, il se les approprie pour ainsi dire „gratuitement“. C’est ce qui nous permet de parler d’héritage. Sa vie et son „dot“ biologique s’est développé au cours des âges, sans interruption quelconque. L‘ensemble immense et toujours croissant de son héritage culturel s’est constitué depuis des millénaires, à commencer par la langue et les moeurs, les croyances et les arts, le droit et les sciences jusqu’aux institutions sociales.

Tout ceci se propage d’une génération à l’autre et chacun de nous en vit „sans frais“, mais peut-être avec une obligation tacite que nos ancêtres ont tenu pour sacrée: l‘obligation de le bien gérer, purifier et cultiver et de le passer à la génération prochaine. Cette idée si simple et si naturelle, la modernité européenne l’a presque complètement oubliée. Le grand courant émancipatoire, auquel nous devons nos libertés, a commencé par l’émancipation au sens propre, c’est-à-dire par la libération de l’individu du pouvoir paternel, de la „patria potestas“ des anciens. En se défendant contre les abus de cette autorité, on a cru de se libérer de toute obligation „structurelle“, de devenir pas seulement libre, mais autonome et autosuffisant.

S’il y a quelque chose de vraiment sérieux, de quoi notre époque peut être à juste titre fière, c’est à mon avis la redécouverte – quoique partielle – de cette obligation non contractée, à savoir de nos obligations envers la nature, envers la Terre, comprises enfin comme héritage irremplaçable. Mais ce qui reste à faire, c’est la reconnaissance d’une obligation semblable vis-à-vis de notre héritage culturel. Nous sommes en plein droit d’en user tous les jours, mais à condition que ce ne soit pas seulement pour notre consommation propre, car nous sommes obligés de le cultiver et purifier – et de le passer à nos enfants, à nos élèves, à tout le monde. „A chacun homme il convient d’enseigner“, comme le disait le philosophe juif Rosenstock-Huessy.

L’héritage chrétien

J’ai commencé par le message de Pâques, par l’espoir ultime chrétien, qui dépasse même la mort. Cet espoir incroyable, que nos ne sommes pas capables de comprendre, reste au coeur de notre foi. „La foi est une manière de posséder déjà ce qu’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas.“ (Hébreux 11,1) L’espoir d’une résurrection, chose inouïe et incompréhensible, était si fort, qu’il est resté le thème central du christianisme, qu’il a pu mener nos ancêtres chrétiens pendant des millénaires. Comment s’est-il passé qu’il s’est affaibli depuis Spinoza et les Lumières et presque évanoui depuis les derniers siècles?

Il y a à mon avis trois raisons, pourquoi cet espoir a tellement perdu de son attraction. Au commencement de la modernité on a vécu l’expérience terrible des guerres de religions, qui a secoué la crédibilité des autorités médiévales, y compris les autorités religieuses. René Descartes est un témoin de première main, qui cherche à se passer des autorités en appuyant sa foi sur un raisonnement. Un raisonnement profond, mais fondé exclusivement sur l’expérience de soi et sur la nécessité logique de Dieu. Naturellement, il n’était pas le seul à se tourner vers la connaissance et la conquête du monde visible, vers ce qui est devenu la science moderne. Et pour cet esprit de connaissance positive, empirique, l’idée de la résurrection est devenue de beaucoup plus difficile qu’auparavant.

Deuxièmement, notre mode de vie et nos sociétés ont profondément changé. La vie urbaine est une vie substantiellement individuelle et dès le haut moyen âge l’espoir de la résurrection s’est extrêmement individualisé. Il a perdu son côté cosmique et s‘est concentré à la résurrection individuelle, comme en témoignent par exemple les nécropoles royales. Depuis, les conditions de vie se sont très améliorées et la durée moyenne de la vie a presque doublé. Ainsi, la majorité de nos contemporains meurt à un âge avancé, où on peut être „rassasié de ses jours“, selon l’expression courante de l’Ancien Testament. En conséquence, la vie éternelle, comprise comme une continuation à perpétuité, a peut-être perdu de son attraction. Et si le message chrétien a été réduit à cet espoir, il en a perdu aussi.

Pour expliquer la troisième raison, je dois revenir à l’ensemble de l’héritage chrétien – et à son commencement. Toutes les formulations du Credo chrétien commencent par la mention de la création et du créateur. La première phrase du Credo renvoie directement au commencement de la Torah, de la Bible juive. Ce texte, une déclaration solennelle et toute fondamentale pour les Juifs, n’était pas reçu par les chrétiens qu’après des luttes et des controverses violentes des premiers siècles. L’opposition des courants „spiritualistes“ et gnosticisants a été vaincue au troisième siècle, mais revient à plusieurs reprises au cours des siècles. Son nerf principal est toujours le même – à savoir le rejet du monde sensible, considéré comme l’oeuvre du mal, et en conséquence de la corporalité humaine, considérée comme le „tombeau de l’esprit“, sóma – séma des anciens.

Le texte de la Genèse, extrêmement comprimé et pourtant assez clair, a souffert d‘une lecture très superficielle, sinon négligente, et d’une exégèse désastreuse, qui s’est finalement concentrée à une défense de quelque chose que la Bible ne dit pas – aux sept „jours“ de la création. Je ne peux pas faire ici une exégèse plus attentive du texte, plus précisément de deux textes complémentaires. Il suffit de dire que les „jours“ ne peuvent pas être une mesure de temps, car le soleil n’apparaît qu’au quatrième „jour“. Le sens réel de sept jours est d’un coté le souci „encyclopédique“ d’arranger toute la réalité, sans exceptions, dans un ordre exhaustif. De l’autre, les „sept jours“ établissent la semaine juive et le commandement du Sabbat, qui n’est donc pas une convention humaine.

Deux textes sur la création sont der de nature très différente et expriment dans un langage „naturel“ – c’est à dire imaginatif –  un contenu tout à fait fondamental. Le premier texte (Gn 1,1-2,4), très solennel, énonce que tout ce qu’on peut voir „dans le ciel et sur la terre“ est une oeuvre ordonnée d’un seul Créateur. Qu’elle est sans précédent et créée par un mot, donc remplie de sens. Pourtant, elle n’est pas divine et digne d’aucun culte – c’est pourquoi le soleil n’est pas créé qu’au quatrième jour et comme un „luminaire“ utile sans nom propre. A la fin de chaque „journée“, Dieu „vit que cela était bon“. Enfin, le sixième jour, Dieu créa l’homme, en tant que l’homme et la femme – et „à l’image de Dieu“, pour qu’il Lui ressemble. Tout être vivant reçoit sa nourriture et l’homme sa bénédiction et son devoir de „remplir ce monde et de le gouverner“. Tout ensemble est „très bon“, le dernier jour est béni et réservé pour toujours à Dieu.

Après une rubrique brève (Gn 2,4) commence l’autre texte, beaucoup plus narratif et concret, qui en détail parfois contredit le premier. En réalité, il est son contrepoids et complément, qui introduit d’autres thèmes. L’homme, Adam, créé seul et mis dans un jardin merveilleux „pour le cultiver et le garder“, est invité à nommer toutes les animaux. Car il ne trouve pas parmi eux une aide, Dieu lui crée la femme, qu’il trouve „chair de ma chair“, et „les deux ne feront plus qu’un“.

Mais déjà en plantant le jardin Dieu y mit un arbre „de choix entre le bon et le mal“, dont il défend à Adam de manger les fruits. Quand j’étais enfant, je me suis cassé la tête, pourquoi il le faisait: il aurait suffi de le mettre dans une clôture, derrière une grille, et rien n’aurait pu se passer. Mais c’est précisément ici que la destination de l’homme se découvre. Par l’arbre interdit et pourtant non protégé, l’homme est investi de sa liberté, par laquelle il ressemble à Dieu seul, car il peut choisir. Il ne doit pas manger, mais il le peut – avec toutes les conséquences d’un choix mal fait . Le péché d’Adam est d’avoir désobéi, ce qui est selon la Bible la seule cause de sa mortalité et de celle de tous les humains. De manière qu’à la fin, dans une contradiction radicale avec le texte premier, l’homme est maudit et chassé du jardin.

Ce message si riche et si simple était bien familier à tout Juif, à Jésus et à ses disciples, qu’il est supposé évident et reste toujours au fond de son enseignement. L’origine divine du monde, confié aux hommes en héritage, leur liberté „à l’image de Dieu“ et les conséquences de la désobéissance „héréditaire“ d’Adam, tout ceci servait de base évidente pour tous les espoirs juifs et chrétiens. Pour ses auditeurs paysans de Galilée, comme plus tard en Europe, il était évident, que c’est le Créateur qui les nourrit en laissant tomber sa pluie et luire son soleil. Donc il leur semblait tout à fait crédible, que celui, qui les a si bien doté pour la vie des tous les jours, leur promet encore plus. Mais ce n’est pas le cas pour les habitants des villes, pour un artisan, pour un marchand ou fonctionnaire.

Pour finir et pour résumer, je suis donc convaincu que l’unité de la Création et le bon message de notre rôle à jouer dans son présent et son futur vont à l’encontre de tous les trois besoins nouveaux de nos contemporains et de nous mêmes que j’ai mentionnés. Pour un renouveau chrétien et humain de nos jours, il faut restaurer ce fondement de notre foi – à savoir la conscience claire du fait, que même dans nos mégapoles nous vivons de la grâce de Dieu et de l’héritage reçu. Notre héritage à nous n’est point plus pauvre que celui de nos ancêtres, juste au contraire. Il donne à penser et à espérer. Son mandat de „cultiver et garder“ la Terre, qu’il a créée pour nous, peut nous aider à porter le „fardeau de la vie“, car il peut remplir nos vies de sens et d’espoir.

 

(Paris, Bernardins, 1. 4. 2015)