Peur de l´avenir ?

En 1932, il y a trois quarts de siècle, l´écrivain anglais Aldous Huxley publiait son célèbre ouvrage Brave new world (Le Meilleur des mondes), l’une des premières critiques radicales des tendances et des manifestations de la modernité. C´est la domination technologique de l´homme sur le monde et notamment sur lui-même – ou plus précisément, sur sa progéniture – qui est au centre des craintes d’Huxley quant à l´avenir de la culture européenne et de l´Humanité. Si la technologie semble avoir une « valeur neutre », son accessibilité – à commencer, chez Huxley, par celle des engins biologiques et reproductifs – implique non pas le risque, mais la quasi-certitude, tôt ou tard, d’un abus.

Certes, Huxley ne fut pas le premier critique de la modernité, mais sa vision était à l´époque inédite. Ses grands prédécesseurs, de Rousseau à Spengler en passant par Marx, prétendaient – et certains continuent à le prétendre – que l´homme a la maîtrise de ses actions et qu’il est capable de les contrôler ou de les dominer. Leurs craintes, exprimées avec une insistance plus ou moins manifeste, portent sur la défaillance des hommes, leurs fausses représentations, leur égoïsme, leur avidité et leur désir de pouvoir. C´est pourquoi ils invitent les hommes à mieux contrôler leur conduite, à peser plus attentivement leurs décisions, en premier lieu celles qui risquent d´avoir des conséquences sur leur avenir.

Sur ce point Huxley a une opinion différente. La principale menace qui plane sur l´avenir de l´humanité est, selon lui, notre puissance technique grandissante : il ne faut pas la considérer comme mauvaise en soi, mais elle est source quasi-certaine d´abus. Cette menace a entraîné progressivement un changement d’attitude de l’opinion publique vis-à-vis du progrès technique et de la techno-science qui s’en nourrit, réaction qui pour notre génération peut sembler rapide et naïve. Ce changement d’attitude fut exacerbé par l’expérience apocalyptique de la bombe atomique, engin pourtant inventé lors de la recherche déséspérée d´un instrument permettant de sauver l´humanité  de la folie hitlérienne qu’elle avait engendrée.

La volonté de gérer le progrès scientifique et technique – notamment en lui fixant des limites selon une version élargie du principe de prudence– n´a pas abouti, d´une part à cause de l´absence d´une autorité capable d´imposer effectivement ces restrictions, d´autre part pour des raisons apparemment plus profondes. Depuis quelle position, et avec quelle légitimité, une autorité humaine peut-elle dire : « Halte-là ! Pas un pas de plus! » ? Ou pire : « Ceci est vous encore permis, mais ne le vous sera plus». Pour l´instant la tentative la plus importante visant à arrêter ou à régler le progrès humain d´une manière planifiée a été celle du communisme soviétique, au demeurant très conservateur face aux problèmes majeurs, en dépit de ses slogans avant-gardistes. Le système économique du socialisme étatiste prétendait geler le développement social par des instruments propres à l´économie guerrière du XXe siècle : planification, rationnement et contrôle absolu à partir d´un centre. En dépit d´un immense investissement dans les instruments politiques, techniques, intellectuels, ce système finit par s´effondrer : toutes les élites ont renoncé à cette idée.

Si je ne me trompe pas, la requête de notre époque est autre, peut-être plus avertie : quel ordre a-t-on à offrir à des sociétés humaines de plus en plus puissantes et nombreuses afin de réduire les risques que cette croissance pluridimensionnelle des pouvoirs humains et sociaux comporte inéluctablement ? En un sens, notre situation ressemble à celle des penseurs du début de l´âge moderne, d´un côté effrayés d´assister à la décomposition des autorités sociales et à ses conséquences comme les guerres civiles et, de l´autre, angoissés de voir augmenter le pouvoir illimité des souverains. L’exploits remarquable de certains hommes (tels Erasme, Bodin, Montaigne ou plus tard Locke) consiste dans le fait qu´ils réussirent, d´une part, à identifier et à distinguer ce double danger et, d´autre part, qu´ils ont su proposer une division du pouvoir permettant  au moins de réduire le risque d´abus. Depuis deux siècles, l´Europe respecte les principes de l’Etat de droit, de la division constitutionnelle du pouvoir, des contrôles réciproques, des décisions collectives et majoritaires des corps représentatifs, et cela me paraît être la meilleure chose dont l´humanité dispose.

Si les grandes catastrophes du XXe siècle sont nées de la tragique négligence de ces principes, nous pouvons en tirer une leçon. Depuis les Lumières, le monde que nous habitons a changé de fond en comble : la thérapie classique pour le droit et la démocratie ne suffit probablement plus. La population de la planète a décuplé et ses potentialités – les nôtres – se sont multipliées au point qu´on ne saurait plus les mesurer. Or j´ose affirmer que c’est un changement de toute première importance auquel la liberté de mouvement et celle de communication ont donné naissance à leur insu : une société mondiale unique. La mondialisation n´est pas un projet, mais une simple réalité que personne n´a planifiée sous cette forme, que personne n´a pas désirée. Echanges, transports, communications, sciences, tout cela a définitivement levé les barrières protectrices des Etats, des frontières, des tarifs douaniers, des cultures et des langues, barrières qui limitaient, discrètement mais efficacement, le pouvoir des hommes sur le monde et sur eux-mêmes.

Les plus clairvoyants des penseurs des Lumières s´y attendaient. Si, en conclusion de sa Métaphysique des mœurs Kant ne peut pas imaginer aucune forme de gouvernance mondiale, il soupçonne cependant qu’il n´y aura de paix au monde sans elle, ce qui l´amène à penser que le strict devoir de l´homme est d´œuvrer pour l´établir. A toutes les époques, les romantiques, les psychologues des profondeurs ou les existentialistes ont pu lui reprocher son rationalisme sec. Issu d´un milieu modeste, Kant est pourtant très conscient de l´importance de cet enjeu. Ainsi a-t-il bien compris ce qu´on savait déjà depuis Socrate : partout où il se trouve un ensemble important d´individus, il faut se fier à la raison, « chose du monde la mieux partagée », comme le remarquai Descartes non sans ironie.

Depuis l’époque de Kant, nous sommes, paraît-il, plus riches de quelques expériences. Je commencerai par la première qui est celle de la modification du rapport au monde des hommes. Je crois que nous avons dépassé, tranquillement résignés et sans détours, le comportement hautain de nos ancêtres qui se croyaient « maîtres et possesseurs de l´univers ». Les grands penseurs, les hommes en général, ont adopté une attitude bien plus modeste vis-à-vis d´eux-mêmes, attitude apparemment plus sceptique. A contrecœur, ils ont fini par accepter leur finitude et leurs limites, et ils se doutent au moins que personne au monde ne sait plus très bien quel est le chemin à suivre. Cela gêne en premier lieu les fondamentalistes en tous genres, absolument horrifiés face à cette nouvelle réalité et qui tentent de repérer dans le passé quelques autorités indubitables qui savaient encore précisément ce qui était permis et ce qui ne l´était plus.

Cette acceptation plus ou moins généralisée de la finitude humaine est à mon avis la nouveauté la plus précieuse sur laquelle nous pouvons probablement compter. La seconde expérience importante de notre époque nous apprend qu´il est impossible d´inventer un ordre meilleur pour une société « mondiale », ni même lui imposer un contrat, mais qu´il faut avant tout patienter. La Société des Nations a fini par se désintégrer et l´Organisation des Nations Unies est loin de constituer cette instance dont le monde actuel aurait besoin. Mais qui sait ce dont le monde actuel aurait besoin ? Gouvernements, parlements, médias et même savants forment un mainstream, un courant dominant, comme disent les scientifiques, et se comportent en mauvais élèves qui copient les uns sur les autres. Chaque pas qui rapproche l´ordre social et politique de cette situation de fait d’un monde « mondialisé », se heurte à des refus, à des réactions négatives ; les politiciens redécouvrent le charme des « intérêts nationaux » et nombreux sont ceux qui, apeurés, aimeraient « revenir en arrière » – mais jusqu’où peut-on revenir ?

Dans notre situation actuelle, actuellement caractérisée par la grandeur des succès obtenus, –qu´ils soient technologiques, médicaux ou sociaux – et par l´absence de tout but commun (sauf peut-être celui de la croissance du PIB), partout la peur de l´avenir augmente. Cette peur ne pourrait bien être irrationnelle qu´à première vue. Les citoyens que nous sommes, ceux des pays les plus riches du monde, se rendent compte de l´immense importance de l´enjeu mais l´avenir nous paraît impénétrable, ténébreux. Il y a trente ans seulement, la science-fiction prétendait prévoir l’avenir, mais elle est aujourd´hui un genre éteint. C´est la vogue de la « fiction » historique, projection de nos angoisses des temps les plus reculés, qui lui succède.

Dans ces circonstances, la première tâche des sciences humaines et sociales est certainement de chercher à affronter ces peurs dangereuses et les hystéries du temps présent, et cela dans la meilleure des traditions européennes qui est celle de l´expérience de l´intelligence. Sans ce contexte, les mots mis en exergue de notre série de conférences, « Intelligence du monde », seraient probablement trop prétentieux, voire ridicules – justement dans le contexte de l´acceptation de notre détermination humaine. Qui pourrait prétendre à une « intelligence du monde », monde qui depuis longtemps dépasse les projets humains les plus audacieux sans être toujours, comme nous l’avons vu, en accord avec eux ? En fait, les conférences de notre série visent autre chose. Sans constituer un ensemble de sujets homogènes, sans vouloir créer une monographie, elles offrent aux étudiants et aux autres initiés un large panorama sur l´état actuel des sciences sociales. Il s´agit en quelque sorte de sondages en profondeur sur notre réalité actuelle – et avant tout d´une invitation à poursuivre le travail dans ce domaine.

(CEFRES, Praha 2007)