L´histoire comme responsabilité diachronique

En parlant de l´histoire dans l´oeuvre d´Emmanuel Lévinas, on pense en premier lieu à sa polémique avec Hegel et avec son idée d´un „travail du négatif“, selon lui nécessaire pour le mouvement de l´histoire. Contre cette idée totalisante, qui voudrait résorber toutes les guerres, les meurtres et crimes du passé et leur donner un „sens“ ultime – à savoir le sens des survivants, des vainqueurs – Lévinas fait valoir la voix de la justice, c´est à dire la voix des victimes. C´est dans leur nom qu´il rejette le prétendu „jugement“ de l´histoire meurtrière et injuste et lui oppose un jugement juste – le jugement des victimes sur l´histoire. Ce sont les victimes de l´histoire, ou plus précisément les victimes des vainqueurs, qui dénoncent l´injustice de cette histoire et lui opposent un jugement dernier de justice ultime. 

Ce thème de la voix silencieuse des morts, qui rompt la prétendue totalité de l´histoire écrite par les vainqueurs et qui la dévoile comme injuste, est exposé avec une force extraordinaire et fait l´introduction à la „Totalité et infini“. Et pourtant, une lecture attentive peut encore dégager une autre conception de l´histoire au sein de ce même livre. C´est une histoire paisible, sans violence, qui se tisse sans faire beaucoup du bruit dans les vies des hommes, dans la responsabilité diachronique des parents et des maitres pour leurs enfants et leurs élèves, dans l´enseigenement.

Ma contribution sera divisée en deux parties. Dans la première, je parlerai de cette autre possibilité de concevoir l´histoire, à savoir comme un lieu pas de jugement et de justice, mais de la responsabilité pour un héritage reçu, que j´appellerai responsabilité diachronique. Celle-ci, selon Lévinas, se „produit“ – c´est-à-dire se réalise et se manifeste – dans l´enseignement. Dans l´autre partie, je m´efforcerai d´ébaucher le contenu actuel de cette responsabilité de nos jours, comme d´ailleurs Lévinas l´a fait lui-même après la guerre et après la Shoah, quand il a décidé de se vouer à l´enseignement de la tradition talmudique, menacée de tomber dans l´oubli. Je chercherai donc à esquiser un bilan très provisoire des changements les plus importants de notre temps, de ses soucis et de ses espoirs – s´il y en a.

Une autre histoire

Je commence par une certaine défense ou apologie de l´histoire dans son sens normal et usuel d´une histoire politique, naturellement écrite par les survivants, de l´histoire totalisante. On convient facilement que cette histoire, très souvant injuste, violente et sanglante, n‘est pas le lieu d´un jugement juste et que les résultats de ses conflits n´ont même pas l´air d´un jugement. La justice n´est pas à chercher dans l´histoire, même s´il est d´urgence de cherecher à soumettre l´histoire à un jugemenent juste. Même si ce sont les vivants, qui l´écrivent, ce n´est pas nécessairement pour justifier les vainqueurs.

Ainsi, l´histoire comme telle est un achèvement majeur de l´humanité occidentale, en tant qu‘ un effort de se rendre compte de notre passé commun, qui peut servir même comme une occasion d‘examiner notre conscience des vivants. Une fois que nous l´avons acquise, nous ne pouvons pas renoncer à la fameuse conscience historique, devenue un élément substantiel de notre mode de vie, mode de pensée et de toute notre culture moderne. Même son regard panoramique et totalisant, un regard de très loin, où l‘on ne peut pas discerner les individus avec leurs souffrances et leurs espoirs, me semble nécessaire pour nous orienter, pour se rendre compte de ce que nous avons hérité, de ce que nous avons perpétré – et de ce que nous avons peut-etre achevé. En ce sens, c´est l´histoire qui a créé les peuples et les cultures, avant d´avoir créé leurs conflits et leur guerres.

Le premier éclat de la conscience que nous appelerions aujourd´hui historique est d´ailleurs, à mon avis, d´origine israélienne. Je le vois dans le contrat avec Abraham, ou Dieu promet de faire de lui un peuple innombrable, une grande nation.[2] Pour pouvoir apprécier sa nouveuté, il faut de le mettre en contexte, de le comparer avec les cultures ambientes, typiquement néolithiques. Dans ces cultures, le meilleur espoir pensable était de prévenir ou de ralentir la chute inévitable, de se débarrasser régulièrement de ses crimes et de revenir par un rituel exactement là, ou on a été l´an dernier. Comparé avec cela, la promesse à Abraham était une vraie révolution, une ouverture énorme de l´horizon de l´homme.

En comparaison avec les retours rituels à un commencement mythique, qui ne peut promettre rien de plus qu´une simple réproduction, qu´une continuation de la vie, qui nous semblerait aujourd´hui presque animale, c´est ici pour la première fois que l´homme a pu sentir une certaine libération, même si conditionelle et naturellement liée avec une responsabilité nouvelle. Depuis, l´homme n´est pas forcé de se sentir déterminé par un passé et peut se tourner vers „ce qui n´est pas encore“, vers un espoir à venir, vers un futur encore meilleur, qu´on peut attendre avec impatience et joie. Cet espoir abrahamique, fondement de toute foi monothéiste, n´était pas d´ailleurs à proprement parler messianique, mais s´inscrivait dans l´histoire, devenue par là „linéaire“.

Mais revenons à Levinas. Son grand thème, le noyau de sa pensée, c´est à mon avis l´idée de la responsabilité pour autrui, une responsabilité sans limites. Par la, il reprend et approfondit une définition tres ancienne de la justice, citée par Artistote comme „le bien d´autrui“.[3] Cette responsabilité ne présente pas pourtant une limitation de ma liberté, mais juste à l´opposé sa condition nécessaire. Je ne suis libre que grâce à l´autre, grâce à la rencontre avec sa face, grâce à sa parole – ou bien, comme le dira Lévinas dans Autrement qu´être – grâce à sa proximité et vulnérabilité. Tout ceci sont des expériences pour ainsi dire momentanées et synchroniques, qui se déroulent à présent – mais qui pourtant engendrent une „diachronie éthique“: une reponsabilité sans fin et sans limite, même une dette anarchique, sans commencement visible. Ceci est à mon avis un autre pas magistral de sa pensée, qui, lui, mène directement vers l´histoire.

La responsabilité diachronique

La reponsabilité pour Autrui qui me rencontre en face, pour le pauvre, l´étranger, la veuve, l´orphelin est sans fin, bien entendu. Ici se crée un rapport illimité, dont Lévinas děgage deux traits importants: un rapport avec autrui ne crée pas une totalité à deux, mais conserve la séparation, et c´est un rapport avec des termes inégaux.[4] Le pauvre ou l´orphelin sont des Autres privilégiées pour moi justement parce que je ne suis ni l´un ni l´autre. Mais le même passage contient une autre surprise: dans la même phrase, à coté du pauvre et de l´étranger, Lévinas mentionne le rapport du „maître appelé à m´investir et à justifier ma liberté“. À côté d´une responsabilité pour un autrui indigeant et misérable, voici une inégalité – et un rapport – d´un ordre tout différent: la responsabilité d´un maître envers son élève et inversement. Autrement dit, un rapport d´enseignement, d´une transmission.

De cette relation tout à fait fondamentale, Lévinas dit ce qui suit: „Je suis en vérité en me produisant dans l´histoire sous le jugement que sur moi elle porte, mais qu´elle me porte en ma présence – c´est à dire en me laissant la parole.“[5]

Le germe, l´atome d´histoire se trouve donc selon lui dans la relation élémentaire du maître à l´éleve, dans l´enseignement. Ici, je suis investi de ma liberté – et en même temps jugé par un jugement juste, qui me prête la parole. De tels petits noeuds individuels, toute l´histoire est tissée, y compris son jugement. Sur cette hypothèse de l´origine de l´histoire, je reviens encore.

Ici, il faut faire un petit détour. En liaison étroite avec l´enseignement Lévinas introduit „un plan qui suppose l´épiphanie du visage“, mais le transcende. Le plan „où le moi se porte au delà de la mort, celui de l´amour et de la fécondité“.[6] Car l´existence individuelle, elle-même finie et mortelle, vise néanmoins dans l´amour un avenir de ce qui n´est pas encore[7] et qui n´est pas même parmi mes possibilités. Qui est un moins que rien et qui pourtant frappe sur la porte de l´être[8] – à savoir un enfant à engendrer.

Ce miracle de tous les jours, l´engendrement et la naissance de l´enfant, est la forme concrète, le lieu même, ou „la fécondité continue l´histoire, sans pourtant produire de la vieillesse“.[9] Grâce à la discontinuité ou rupture des générations, un commencement nouveau peut se  produire au lieu d´une continuation prolongée. Le temps infini, dit Lévinas, est meilleur qu´une vie éternelle, car il prévient l´étant de vieillir, c´est à dire de „s´encombrer de soi-même“. Cette jeunesse toujours renouvelée est un recommencement permanent – mais aussi une responsabilité d´un tout autre ordre: responsabilité pour un élève, pour un enfant.

Et voici nous de nouveau devant le phénomène central de l´enseignement, de l´éducation. Dans cette relation à un moi qui n´est pas moi, dans la relation du père à l´enfant – d´ailleurs semblable à celle du maitre à l´élève – l´enfant se produit dans l´histoire en étant enseigné. Ca veut dire que l´enfant ou l´élève est introduit dans une culture, qu´il reçoit son message et son héritage et par là „se produit“ dans l´histoire. Car „l´histoire“ n´est pas simplement une séquence des générations, mais une continuité discontinue d´une culture, dont ses membres portent la responsabilité.

Vu de plus près, ce processus de l´enseignement a son côté rigide et autoritaire de l´apprentisage, que je veux illustrer sur l´exemple de l´apprentisage de la langue. Même si le dire précede le dit dans un certain sens, il ne peut pas se limiter à des interjections, mais il doit porter un contenu, un sens. Or ce côté „instrumental“ de la parole suppose nécessairement une certaine normaitivité de la langue, condition fondamentale de tout discours. Pour apprendre sa langue „maternelle“, l´enfant est tout d´abord exposé à un milieu ou on parle cette langue et commence à imiter sa mère. Cette „réponse“ désirée n´est pas encore un dit quelconque, un porteur de sens, mais exactement l´expression d´une proximité nouvelle, d´une certaine mutualité et d´une compréhension. Comme telle, elle est acceptée avec joie et stimulée, mais en même temps déja corrigée par la normativité de tout langage: „Qu´est ce que tu dis? On ne le dit pas comme ça!“ Chez soi et puis à l´école, l´enfant est continuellement confronté avec cette autorité sans aucun argument, qu´il apprend à respecter avant de comprendre pourquoi. Et c´est ce qu´on apprend enseignement.

Mais même ici, à l´extrémité  autoritative  de l´enseignement, ce n´est pas un processus d´une transmission simple et unilatérale, car strictement parlant il n´y a rien à être transmis, pas d´objet à être passé d´une main à l´autre. Il ne se déroule pas parmi deux termes dont l´un serait actif à donner et l´autre passif à recevoir. On dit souvent, que c´est ma mère qui m´a appris à parler. Mais en réalité, c´est l´enfant qui a à apprendre, aidé, naturellement, par la mère ou par un enseignant, mais c´est l´enfant lui-même qui a à construire „sa“ langue a lui, dès le début, partant de rien.[10] Puis, la partie active de l´éleve dans l´enseignement devient toujours plus grande, jusqu´au moment où il est capable d´apprendre par lui même. Ainsi Lévinas peut écrire: „La liberté du moi n´est ni l´arbitraire d´un être isolé, ni l´accord d´un être isolé avec une loi s´imposant à tous“.[11] Car elle est le produit d´une relation, d´un discours, de la parole.

La responsabilité dans cette relation, elle est aussi partagée, et si elle échoue, la faute peut être de tous les deux côtés. Mais d´habitude, elle aboutit et à bonne raison: l´enfant est doué de curiosité, du goût à apprendre et d´une capabilité de reproduire,[12] tandis que le maître se sent responsable. Responsable envers l´élève en premier lieu, mais aussi responsable pour le contenu à enseigner: pour la langue, la culture, la religion, l´art, la science. Tant de choses précieuses, qui pourtant n´existent pas que s´ils sont enseignées et apprises, offertes et acceptées parmi les générations. C´est le maître lui même, qui les a appris jadis, reçu de la même manière et gratuitement. On pourrait dire qu´en les acceptant, il a contracté une sorte de dette ou plus précisément d´obligation, pas envers son maître, mais envers ces richesses, qu´il est désormais obligé de transmettre et d´offrir à ses élèves.

Ainsi, chacun de nous vit d´une quantité de choses précieuses, matérielles et immatérielles, qu´on a reçu gratuitement, mais avec la même obligation de les cultiver, purifier, critiquer, enrichir – et à transmettre. La liste peut commencer par la vie même, le monde habitable, naturel et culturel, jusqu´aux institutions. Tout ceci, on le reçoit pour en jouir et sans payer, mais pas pour sa consommation seule.

Ce n´est qu´ici, dans la responsabilité diachronique, dans la diachronie de l´enseignement et de l´héritage, qu´on peut à mon avis comprendre le sens plein de l´asymmétrie de la relation lévinasienne, si difficile à accepter dans le plan synchronique. Car l´asymmétrie de l´enseignement est évidente, tandis que dans d´autres relations on préfere généralement un modèle symmétrique, entre des égaux. Mais entre des égaux, il y a de l´échange, pas d´enseignement.

L’enseignement actuel

Tandis que dans des relations de face en face, dans l´amour, dans l´amitié l´élément a-historique est prépondérant, la responsabilité diachronique est tout à fait historique. Son contenu, ce qui est à enseigner, change avec le temps. La responsabilité du maître ne peut pas se limiter à présenter aux éléves ce qu´il a jadis reçu tel quel. Le résultat de l´enseignement ne se mesure pas par ce qui a été enseigné, mais exclusivement par ce qui a été reçu et appris. Le devoir de l´enseignant consiste à présenter le message transmis aux élèves de manière à leur faire appercevoir sa beauté, son sérieux et son importance, à les convaincre de l´apprendre pour eux-mêmes, de le comprendre et de se l´approprier. Il est d´ailleurs tres instructif d´observer comment Lévinas traite les „versets“ talmudiques, à premiere vue très librement, mais en réalité guidé par le souci de les „actualiser“ à travers les siècles, de les rendre parlants à ses éleves.

À plusieures reprises on a posé ici la question tranchante – quelle heure est-il? À quelle heure est-ce que nous vivons? Quelles sont les questions de ce monde-ci, ses soucis et ses craintes, peut-etre assez différentes de celles de nos générations, de notre propre jeunesse de jadis. Annette Aronowicz a déja cherché à y répondre, à mon avis d´une maniere très réussie. Je suis pleinement d´accord avec elle, que notre temps, l´état d´esprit de notre temps, a beaucoup changé. Ca veut dire qu´il faut penser, qu´il faut refléchir pour ainsi dire à nouveau, à notre propre compte – avec Lévinas, même si parfois contre lui. Anette a bien repérée quelques éléments de cet état d´esprit nouveau, que je considère comme significatifs, et j´ose de l´approfondir, d´aller encore un pas plus loin.

Un des éléments fondamentaux et en même temps généraux de cette epistémé nouvelle, c´est à mon avis une percée de l´historicité dans les sciences, tout particulièrement sciences dures. À commencer par la géologie et la biologie, depuis le concept Hegelien et Comtien de l´évolution, l´idée de l´évolution a graduellement envahi toutes les sciences – jusqu´à la dernière, c´est à dire à l´astronomie et à la cosmologie. Quel paradoxe! L´astronomie, la science du stable, du perpétuel jamais changé – devenue cosmologie, une science du devenir! Ce concept d´une temporalité radicale, perçu à l´époque comme une victoire de la raison, devrait être, logiquement, accompagné dès le début par un sentiment de limitation et de finitude. De cette manière il n´était apercu que d´une maniere très partielle par Malthus et les malthusiens, et beaucoup plus tard par les autres.

Ce n´est que le succès inattendu de l´hypothèse du „Big Bang“,[13] dans la seconde moitié du siècle dernier, qui a définitivement changé la perspective générale. Aujourd´hui, au regard de toutes les sciences, notre Univers est fini, dans l´espace et dans le temps. Même si cette découverte n´a pas fait beaucoup du bruit, elle s´est vite répandue et fait partie du „Weltanschauung“ de notre temps. À dire le vrai, le terme, l´échéance de l´univers est très, très éloigné, à dimensions cosmologiques et ne nous touche pas personellement, mais le changement de vue me semble pourtant important. L´espoir progressiste d´un dévéloppement sans limites devient tout d´un coup illusoire, sinon ridicule. Qui peut s´étonner de la vague de scepticisme, voire du cynisme dans le monde actuel?

Parmi les coups qui ont blessé la suffisance de l´homme moderne, il faut, bien sûr, mentionner brièvement le choc terrible des guerres, de la Shoah et du Goulag, refléchi d´ailleurs profondément déjà par Lévinas – et dont on a parlé ici à plusieures occasions.

Apres les „années d´or“ d´apres la guerre, où les sociétés européennes étaient pleinement occupées par le reconstruction, il s´est montré qu´il n´y aura pas du travail pour tout le monde. Un problème social, bien sûr, mais qui n´est pas seulement la question du chômage. Il y a vingt années, j´ai eu à Prague un groupe d‘étudiants hollandais. Après un bref séjour, ils m´ont visité de nouveau et on parlait de leurs expériences. Un d´eux, un jeune sociologue brillant, m´a dit, qu´en somme toute, il nous envie. J´étais choqué, car parmi tous les troubles de ce temps, c´était la dèrniere chose que j´eusse expecté. Mais il m´a expliqué, que tandis qu´en Hollande tout marche bien et nul n´a pas besoin de lui, chez nous ce n´est pas assurément le cas, et pour longtemps. J´ai compris, que selon lui, en Hollande tout est pour ainsi dire fait, les expectations sont plus ou moins remplies – et on ne sait pas quoi faire.

C´est dans les années soixante-dix qu´on a pu lire le premier report du Club de Rome, annonçant les premiers soucis de la limitation de notre planète quant à ses ressources. D´autres reports, plus ou moins sérieux, ont suivi de telle maniere, qu´un message catastrophique était eclipsé par un autre, encore plus imminent.

Les boulversements actuels du monde financier font beaucoup de bruit, peut-être même de trop. On peut les traiter comme une simple panne de fonctionnement, sérieuse, mais pourtant à réparer par une gestion plus cosciencieuse pour que la machine redémarre à nouveau à plein vapeur. Mais on peut y voir aussi une autre manifestation de la finitude fondamentale. Le monde moderne a cherché à unir les sociétés par le seul espoir d´une croissance permanente, d´un élargissement incessant de nos possibilités à chacun. Cette tendence se trouve aujourd´hui limitée par les dimensions de notre Terre – mais elle est peut-être aussi limitée, dans les pays riches, par une certaine satiété. Que faire dans ce cas-ci?

Déja ces développements, pris à eux seuls, pouvaient expliquer un changement de climat mental dans toutes les sociétés riches du monde occidental. Beaucoup des mouvements sociaux de notre temps, qu´on considère spontanés, sont à mon avis des réactions à demi conscientes à ces changements: la tendence parmi les étudiants à se prolonger l´enfance, à ajourner la maturité avec des décisions à faire et des risques à prendre, la mode du Bouddhisme, la religiosité „bricolée“ etc.

Ce n´est pas pour peindre une image apocalyptique, que je vous raconte tout ceci, mais pour tenter d‘expliquer que les jeunes ont de bonnes raisons pour être boulversés et peut-être même de se révolter. Pas de cette révolte disons autosuffisante ou fière d´un Camus d´après la guerre,[14] mais d´une révolte sans programme, qui témoigne d´une perte de l´espoir.

Et pourtant, à mon avis, il y a aussi des nouveautés pour ainsi dire positives dans la mentalité typique de notre temps, même dans le domaine, qu´on peut rapprocher à la morale.  Même s´ils s´expriment souvent d´une manière bizzare et même grotesque, il faut les prendre au sérieux. C´est par exemple une nouvelle sensitivité envers les animaux. Au temps de ma jeunesse, on savait bien, qu´il ne faut pas torturer les animaux, mais d´en tuer nous a paru tout à fait normal. Ce n´est pas le cas aujourd´hui. On peut réléguer tout ça comme sentimentalité, mais je ne m´en suis pas sûr.

Un autre exemple sont des jeunes, qui sont fiers de ne pas avoir de grands besoins. Mais le plus important de tous, c´est à mon avis un nouveau sentiment aigu d´une reponsabilité pour la Terre, pour la nature. C´est un mouvement massif dans tous les pays riches, qui s´exprime parfois dans les divers mouvements „verts“, avec tout ce qu´il y a du bizzare. Néanmoins, je suis convaincu, que c´est un nouveau sentiment d´un „endettement“ envers la nature, d´ailleurs très proche à ce que j´ai appelé ici la reponsabilité diachronique. En tant qu´il est ancré dans l´enseigenment, qu´il est une responsabilité partagée entre le maître et l´élève, il me semble important, que nous le prenions plus au sérieux, qu´il semble peut-être lui même à deservir.

(Fodation Treilles, Tourtour 21. 7. 2011)



[1] Prof. Jan Sokol, Faculté des Humanités, Université Charles a Prague. sokol@fhs.cuni.cz

[2] Gn 12, 2-3

[3] „allotrion agathon“, Éthique a Nicomaque 1130a.

[4] Totalité et infini, p. 229.

[5] TI, p. 231.

[6] TI, p. 231.

[7] TI, p. 232.

[8] TI, p. 235.

[9] TI, p. 246.

[10] Sauf, bien entendu, une disposition probablement innée, une „Language acquisition device“ (LAD) cérébrale, comme l´appelle Noah Chomsky.

[11] TI, p. 230.

[12] C´est cette capabilité de reproduction exacte, jusqu´au dernier détail, quii selon les étologistes manque â un jeune chimpanzé, qui par conséquent n´est pas capable ni d´établir, ni de transmettre des construtions culturelles plus élaborées, dont la langue parlée.

[13] Présenté pour la première fois par le physiciste et prêtre belge G. Lemaître en 1927.

[14] A. Camus, L’homme révolté. Paris 1951