Regles comme condition de la liberté concrete

Qui dit action, dit liberté. Qui veut parler de l´action, de l´agir humain, présuppose un agissant, un acteur muni d‘une possibilité d´agir, d‘une possibilité de choix, d‘un espace libre pour son agir – en bref, d‘une liberté. A la différence des animaux, capables de réagir sur ce qui se présente a eux dans leur entourage immédiat et qui correspond a leurs besoins, nous supposons, que l´agir humain est quelque chose de plus. L´homme, et l´homme seul est capable de refléchir, de pondérer les possibilités, de choisir et de décider pas seulement en fonction des occasions immédiates, mais en prenant compte de ses buts plus éloignés ou de ses préférences meme peut-etre pas tout a fait conscientes. C´est a mon avis l´anthropologue allemand, Arnold Gehlen (1940), qui a le mieux démontré et analysé cette différence du genre entre le comportement animal et l´agir humain, parfois niée par des etologues, des psychologues de l´école behavioriste etc.

Mais parler de la liberté ne simplifie pas le probleme réel de l´action. Car l´idée de la liberté, si chere a la culture européenne, n´est ni claire ni distincte. Juste a l´opposé, il y a plusieures conceptions de la liberté, parfois meme contraires l´une a l´autre – au moins a premiere vue. Les définitions des encyclopédies ne valent rien dans notre contexte et les paradoxes des philosophes – p. ex. le fameux ”liberté, c´est de la nécessité reconnue” – ne servent qu´a dérouter une analyse des phénomenes.

Au lieu de chercher a définir la liberté, je vous propose donc a refléchir sur la liberté vécue, sur des expériences de tous les jours, ou nous nous sentons libres ou non. De la liberté, on ne se rend compte avant qu´on sent qu´elle nous manque. C´est en général en age de la puberté qu´on ressent un manque de liberté, en regle d´une maniere tres concrete: la liberté, ce serait la clé de l´appartement, de la maison. A n´avoir pas a expliquer ou on va, ou on a été, pourquoi on est rentré si tard. Semblablement, le symbole moderne de la liberté – par exemple sur les monuments –  est un oiseau qui s´évade d´une cage ou une femme qui a juste brisé ses chaines. Dans la publicité actuelle, c´est souvent l´image d´un cowboy solitaire dans le désert rouge d´Arizona, qui est utilisé a attrayer les jeunes. C´est a premiere vue bien surprenant. Des fruits fraiches, des belles filles, des plages aux palmes, on comprend bien qu´elles attirent – mais le désert? Le désert, par définition le lieu inhospitalier, ou l´on ne peut pas survivre, autrement il ne serait pas si désert. Et pourtant, c´est une image assez commune sur les affiches adressées aux jeunes. Pourquoi? Parce qu´on y est tout seul, pas de parents, pas de maitre d´école a commander ou a défendre. Donc ici, la liberté se présente comme une absence de contrainte, de limitation des possibiltés, une liberté négative au sens de Nietzsche. C´est d´ailleurs la définition usuelle des encyclopédies et l‘idée de base de plusieurs philosophes.

Malheureusement, cette expérience importante de libération, d´un épanouissement des possibilités, se sature, perd assez vite son charme.[1] On a depuis longtemps sa clé dans la poche – et quoi? Le cowboy est bien libre d´aller ou il veut – mais qu’est qui fait la différence? Partout la meme sable, les memes rochers, rien du tout, sauf un cactus isolé. Son choix n’est pas qu’imaginaire, son autonomie ne lui sert de rien. Donc, ce n´est pas l´absence des obstacles, mais la richesse des choix disponibles qui devient la mesure de la liberté vécue pour la plupart de nos contemporains adultes. Ainsi, c´est un grand magasin, ou on peut faire l´expérience de la liberté la plus appréciée de nos jours. La liberté, c´est le choix libre. Autant mieux, que la gamme des possibilités est plus large. Mais meme ici, le sentiment d’épanouissement s‘évanouit bientot: ma femme revient d’un grand magasin, ou elle a cherché des souliers, et me dit: “Il n‘y avait rien” – ce qui évidemment ne correspond pas a la réalité, et pourtant, elle a raison. Est-ce qu’on peut trouver un modele meilleur d’une liberté plus mure, adulte?

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Dans l´Ethique de Spinoza, on trouve cette phrase stupéfiante: ”L´homme raisonable est plus libre dans la communauté ou il vit selon la loi commune, que dans la solitude ou il n´obéit qu´a soi meme”.[2] Qu´est que ca veut dire? On peut le lire comme une expression de la conviction traditionelle: ce sont les passions qui nous privent de la liberté; donc‘ il nous faut de la loi commune de la raison pour les contenir. Mais je pense qu’il y plus: Spinoza mentionne explicitement “la communauté” (civitas) et dit, qu’il n’y a pas beaucoup de liberté dans la solitude. Un esclave, un prisonnier, bien sur, n´est pas libre. Une fois libéré, il cherchera son choix. Mais il n´y a pas de choix si riche qu´il n´enuierait pas le visiteur régulier. Meme les clients des plus grands magasins deviendront las des choix tout faits – donc il faut de temps en temps au moins transposer les rayons.

Tandis que le cowboy arizonien jouit de son autonomie, de sa solitude pure, le bonheur du client du magasin est avec les choses. Tous les deux sont seuls. Leur joie, c´est l´absence du maitre qui les generait. Le premier jouit de son autonomie en dehors de toute société, mais meme le client du magasin n’a pas besoin des autres, seulement de leur produits, si l’on veut, “aliénés”. Mais la véritable liberté humaine, inépuisable, se joue parmi les autres et avec les autres. Elle n´est pas possible que dans une société. Ceux qui songent de la liberté – naive, impossible et imaginaire – d´un solitaire dans le désert peuvent penser que, comme on dit,  ”ma liberté cesse la ou commence la liberté de l´autre”. En ce cas, pauvres nous, qui vivons dans une ville moderne, comblée des gens. Qu´elle serait étroite, notre liberté, dans un bus ou dans l´escalateur si elle devrait cesser la ou commence la liberté du voisin. C’est juste a l’opposé: nos libertés ne sont pas cloisonnées comme des ranchs voisins dont les clotures limitent l´espace de ma ”liberté” autonome a moi et celle de mon voisin qui ne me touche pas. En réalité, elles s´entrecroissent, se melent, competent et collaborent. C´est exactement en ceci que consiste toute société humaine.

La véritable liberté humaine, dont parle Spinoza, est une liberté des contacts, des relations, des échanges, peut-etre des conflits. Elle ne peut fleurir que dans un espace commun bien réglé, peut-etre meme plein des conflits, qui pourtant ne sont pas a craindre, parcequ’ils ne sont pas mortels. C´est l´espace du jeu, de ce grand et ingénieux modele de la liberté humaine, qu´il nous faut maintenant regarder de plus pres. Notre tache sera plus simple grace aux philosophes du jeu, d´un Buytendijk, d´un Huizinga, Roger Caillois ou Eugen Fink.

Le premier trait distinctif du jeu, c´est qu´il est soigneusement séparé de la vie normale ou ”profane” de tous les jours: par des lignes blanches du terrain, par le sifflet de l´arbitre, par un rideau. Tandis que dans la vie sérieuse il s´agit de la vie, dans l´espace privilégié du jeu on n´a pas rien a craindre. Des qu´on entre sur un court, un terrain, on n´est pas plus un mortel commun, on a quitté sa place usuelle, sa position sociale, son rang etc. pour devenir un joueur tout court. C´est pourquoi les joueurs changent souvent leur habit, car toutes les distinctions sociales de la vie profane doivent etre oubliées pour le moment. Ainsi, le directeur de l´entreprise peut bien jouer avec son portier – sous la condition, bien entendu, que meme s´il serait battu, il restera sur son poste de directeur. Les résultats du jeu ne sont pas valables que dans le cadre du jeu, ne se projettent pas en dehors.

De cette maniere, meme les jeux compétitifs, qui modelent une lutte ou une guerre, permettent aux participants de quitter le terrain vivants et sains. Un joueur d´échecs peu heureux, c´est a dire un général d´armée battu en breche, ne sera pas décapité comme il faudrait dans la vie sérieuse, mais tournera l´échiquier de l´autre coté et offrira a son vainceur une revanche. Dans les jeux compétitifs moins symboliques, tel le box ou l´hockey, c´est grace aux regles du jeu que les joueurs ont une bonne chance de revenir en bonne santé.

Mais ces regles sont beaucoup plus qu´une simple mesure de sécurité: c´est eux qui font le jeu. Ceci, il faut bien l´expliquer. Laissons de coté les jeux professionels, plus compliqués dans leurs motivations. Bien que dans le jeu non-professionel il ne s´agit pas de la vie et ni le vainqeur ni le vaincu ne gagnent rien qui dépasserait le cadre du jeu, il serait tout a fait erroné de supposer, qu´il n y pas d´enjeu. Dans un jeux compétitif, tout participant veut gagner. C´est une des axiomes de tout jeu de cette sorte. Un joueur détaché, sans interet pour le résutat, gacherait le jeu. Mais, paradoxalement, il ne veut pas gagner a tout prix. Ainsi, un joueur instruit choisit toujours un partenaire plus ou moins ”égal”. Pourquoi? Parcequ´avec un joueur inférieur, une victoire serait en meme temps facile et vide de sens. C´est un ennui pur a jouer avec quelqu´un qui ne sait pas le jeu, une perte du temps. On a besoin d´un partenaire fort pour éprouver la joie de jouer – et peut-etre la valeur d´une victoire.

De meme, une victoire qui ne serait pas conforme aux regles du jeu, n´est pas pour ainsi dire ”valable”, ne vaut rien. Mais ce n´est pas un commandement moral, extérieur au jeu lui-meme. Jadis, jouant aux échecs avec mon frere cadet, j´ai assez tot découvert, que je pourrais bien tricher. Quand il regardait ailleurs, j´ai replacé une piece prise a l´échiquier – et avec des pieces immortelles je l´ai facilement battu. Mais de bonne heure, je me suis rendu compte qu´un tel ”jeu” n´est pas plus un jeu du tout. C´est une “action” insensée, une perte du temps, rien de plus. Ainsi, ce n´est pas seulement une question d´honneteté de ne pas tricher; c‘est justement parceque le jeu se joue ”de rien”, qu´un trichement perd tout sens et détruit le jeu. On se rend compte, que les regles du jeu, loin d´etre des mesures de sécurité ou de justice, des limitations extérieures des possibilités des joueurs, font la substance meme du jeu.

Tout de suite, il faut ajouter, que ceci n´est pas vrai que des bonnes regles du jeu. Qu´est ce que c´est qui fait des ”bonnes” regles? Prenons le foot: s´il ne serait pas défendu de jouer avec la main, ce ne serait plus du foot. S´il n´y avait du off-side, ce serait un autre jeu. Tandis s´il serait défendu de jouer de la jambe gauche, ce serait bien du foot, mais moins riche, pire. C´est la premiere chose. Deuxiemement, les bonnes regles sont des regles efficaces: ceux, qui gouvernent bien le jeu, ne donnent lieu au cas indécidables, évitent des conflits dangereux. Puis, il y a une certaine économie des regles: le moins des regles et de plus simples, tant mieux. Et puis, il y a toujours une idée de justesse, des conditions égales. Par exemple, dans le foot, on change des cotés, de meme qu´en tennis. Un autre probleme, c´est le commencement; donc, on le tire au sort. Commencer, c´est un avantage pas négligeable et p. ex. dans le tennis, un service sans limites serait toujours victorieux; donc, il faut le limiter. Pour comble, parcequ´on joue ”pour rien”, on peut se permettre le luxe d´un arbitre impartial, dont le verdict est sans appellation. On sait combien de difficultés on a a établir quelque chose de semblable dans la vie ”sérieuse”.

Donc, le jeu nous offre un bon modele d´une liberté encore plus riche qu´un grand magasin: d´une liberté, qui m´est offerte par autrui dans le cadre des regles bien éprouvées et sous l´idéal de la justice. Cette liberté ne se mesure pas par ses limitations, mais par des possibilités que les gens s´offrent mutuellement dans une société ou nul n´a pas besoin de craindre les autres, de craindre pour sa vie. Car ma liberté a moi, c´est le produit des libertés de mes voisins. C´est eux qui me la procurent, qui m´offrent l´occasion de vivre, d´éprouver ma liberté au sens plein du mot. Voyez la différence profonde: dans le premier type de liberté “pubertale”, les autres sont des ennemis de ma liberté; dans le second type, du “magasin”, ils sont plutot neutres, tandis que dans un jeu, c’est eux qui sont la condition, sinon la source meme de mon expérience de liberté a moi.

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Bien que l´exemple du jeu est assez instructif, parceque bien connu et simple, il y en a plus, meme dans la vie ”sérieuse”. Hélas, en dehors du jeu, on ne joue plus ”pour rien”, pour la joie pure de jouer, et par conséquent le trichement n´est pas dépourvu de sens. Une ”victoire” dans la vie peut etre tres payante, et par conséquent on est toujours tempté de la chercher par tous les moyens. Ainsi, déja les ”jeux de langage” de Wittgenstein ne sont pas tellement séparés de la vie ”au sérieux” et ne présentent que quelques uns des traits charactéristiques du jeu comme tel. Dans les jeux de langage il s´agit aussi d´un échange des possibilités, d´un exercice de liberté qui a besoin d´autrui, mais l´enjeu est souvant tres réel, meme matériel, et le résultat d´un débat ou d´une négotiation n´est pas limité a l´espace du jeu – avec toutes les conséquences. Pour la meme raison, le juge commun n´est pas nécessairement impartial et ses verdicts ont besoin d´une autorité extérieure pour etre exécutés. Néanmoins, le jeu a servi de modele aux institutions sociales tres variées, qui ont changé profondément le monde humain. Mentionnons quelques unes d‘eux.

D´un coté, il y a l´exemple banal du code routier, de meme indispensable que technique, qui motre pourtant bien l´importance de la qualité des regles: ”les regles de la justice sont bien conventionels, mais pas du tout arbitraires” (D. Hume). Seuls les rares éclairs du ”chevaleresque” dans le traffic routier portent une trace de l´origine ludique de cette institution tres récente. Mais ce que tout participant du traffic peut confirmer, c´est exactement l´appercu de Spinoza: une autonomie absolue, l´absence des regles obligeantes n´a rien a faire avec une liberté quelconque, parce qu’elle détruirait le jeu, en meme temps que des participants.

Un cas beaucoup plus grave d´un jeu au sérieux avec des conséquences vraiment révolutionnaires nous offre l´institution du marché. Malheureusement, le ”marché libre” est devenu un cri de guerre des néolibéraux, ce qui obscurcit sinon empeche une analyse du fait. Pourtant, il faut persister sur le fait fondamental, a savoir que le marché traditionel est une institution sociale, pas un résultat automatique des égoismes individuels, des conflits des forces aveugles. Le premier pas vers un marché, la concentration de l´échange ”capillaire” des sociétés prémodernes sur une place et un temps prescrit, suppose nécessairement une décision voulue d´une autorité. Dans les traditions des marchands, on trouve parfois meme une défense de vendre en voyage, une trace claire du plan original.

Il y a tout d´abord, bien sur, des préconditions nécessaires d´un marché en général: une certaine aisance avec du superflu pour l´échange, un certain niveau de sécurité et d´organisation sociale, y compris une autorité munie des moyens efficients d´exécution, en bref un gouvernement. Mais ce ne sont que des préconditions, des conditions de possibilité. Le pas décisif, c´est la concentration des échanges. L´échange concentré augmente en tout premier lieu la vraisemblance des échanges, la probabilité, que les échanges recherchées seront effectuées. La concentration des échanges sur un terrain publique, c´est a dire neutre, écarte le handicap de celui, qui vient chercher, du suppliant – qu´il soit un colporteur ou un affamé. Désormais, tous les deux ont a exprimer leur volonté d´échanger, tous les deux ont a aller chercher une occasion d´échange ailleurs. De l´autre coté, la meme concentration compense l´inégalité inévitable des positions: un vendeur est en général plus versé dans les négotiations, parce que c´est son métier, tandis que les acheteurs ne sont ordinairement que des participants occasionels. Tandis qu´un colporteur a un bon jeu avec ses clients individuels, au marché on n´est pas a son merci, on peut voir et choisir.

J’ai dit, que tous les deux, le vendeur et l’acheteur ont a se rendre au marché pour exprimer leur volonté d’échanger. Ainsi, ce n’est pas l’égoisme du boucher, qui me garantit mon souper, comme le pensait Adam Smith. C’est que le boucher et le boulanger ont besoin de moi (de mon argent) de la meme maniere que moi, j’ai besoin de leurs produits. Donc, il n’y a pas de “main invisible”, mais le besoin des autres, de la société, meme pour se procurer du repas. Et le marché public comme un instrument ingénieux a hausser les chances d’un échange voulu a conditions si égales que possible. Un jeu de coopération et de compétition, une occasion a exercer la liberté pour tous.

La regle fondamentale du marché, c´est donc son charactere public: le marché est la pour tous et les conditions d´échange négociées par un participant sont obligatoirement valables pour n´importe qui des autres. C´est grace a cette regle générale que le prix peut émerger, pas seulement comme un événément unique sans conséquence, un fait divers, mais comme un parametre économique plus ou moins général et valide. Aoujourd´hui, nous ne sommes pas bien disposés a voir l´importance de cette publicité radicale du marché, car elle est en train de disparaitre. Malgré les proclamations des économistes et des politiciens, le marché a été depuis longtemps remplacé par des magasins stables, toujours plus grands et toujours plus puissants, avec des obstacles toujours plus graves pour y participer en vendeur. La réticence au marché, on peut la mesurer peut-etre a la résistance obstinée des grands producteurs contre son égalitarisme brutal. En lisant, qu´un producteur X ”lance un produit nouveau sur le marché”, on peut etre sur qu´en réalité il fait tout son possible pour justement éviter le marché ouvert et public. C´est d´ailleurs la seule raison pourquoi il investit des millions dans la campagne publicitaire pour convaincre les acheteurs, qu´ils n´ont pas a regarder autour de soi, mais acheter aveuglement son produit.

Une autre regle technique, d´autant simple qu´ingénieuse, facilite fortement les échanges du marché. On peut la formuler ainsi: les prix offertes par le vendeur ne sont pas permises de croitre, tandis que ceux de l´acheteur ne sont pas permises de diminuer au cours de la négociation. Tous les deux séries ont a etre “monotones”, l’une décroissant, l‘ autre croissant. Cette condition, a premiere vue banale, n´en est pas pourtant moins efficace. Elle est meme charactéristique et peut-etre unique au rationalisme du marché public. Imaginez, comment les négociations politiques se simplifieraient-elles s´il y avait une regle semblable en vigueur dans le domaine politique.

Laissons de coté les problémes plutot techniques de l´oligopole et du cartélisme et mentionnons un seul: celui des participants de telle envergure qu´ils mettent en question toute l´institution du marché. C´est un probleme tout récent, mais d´autant plus dangereux, admirablement présenté p. ex. par l’historien Fernand Braudel.[3] L´idée ancienne du marché public n´a pas compté qu´avec des joueurs plus ou moins égaux, en tout cas au pouvoir de beaucoup moindre que le ”poids” cumulé du marché entier. Or, au cours du dernier siecle des joueurs économiques sont émergés, capables d´influencer le marché comme tel, de changer son fonctionnement d´une maniere préconcue, c´est a dire stratégique. Dans les dernieres décennies, le meme phénomene a mis en danger la monnaie nationale, trop faible en comparaison avec le pouvoir économique des grands joueurs mondiaux, et accéléré p. ex. l’introduction d’Euro. Et voila le probleme des regles du jeu a l´échelle mondiale, que je ne peux que toucher ici.

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Le but de cette contribution modeste n´étatit que de tourner votre attention vers les conditions particulieres de l´agir social, de toute l´action au sein de la société humaine. C´est Aristote, qui a soigneusement discerné poiésis, l´action privée, pleinement orientée et guidée par un but extérieur a atteindre, de la praxis, de l´agir public parmi les hommes libres, dont la valeur consiste au moins en partie dans cet agir lui-meme.[4] Cette distinction n´est pas acceptable sans réserve aujourd´hui, car la frontiere entre le privé et le public est ailleurs pour nous. Ainsi, par exemple, le marché – est -il plutot du coté privé, comme a Athenes, ou plutot du coté public, comme au Moyen Age? Mais ce qui reste, c´est le savoir que l´agir dans la société a d´autres besoins que la production artisanale, industrielle ou meme artistique. L´action humaine libre, c´est toujours une action parmi d´autres, avec, pour ou contre eux, une action qui dépend d´eux – et par conséquent une action qui a besoin des regles.

Ainsi, j´ai aussi cherché a contribuer a une solution raisonable de ce fameux paradoxe de la liberté: qu´il n´y a pas de ”liberté absolue”, qui est une contradictio in adjecto. Que juste a l´opposé, la liberté de l´homme parmi d´autres requiert des regles bien éprouvés et bien établies. Des regles qui, loin de limiter ma liberté vécue, permettent et expliquent, que ”l´homme raisonable est plus libre dans la communauté ou il vit selon la loi commune, que dans la solitude ou il n´obéit qu´a soi meme”.

Littérature:

Aristotle: Nicomachean Ethics. Tr. H. Rackham. Loeb Classical Library. Cambridge Mass. 1990.
Braudel, F. 1985: La dynamique du capitalisme. Paris.
Buytendijk, F.J.J. 1934: Wesen und Sinn des Spiels. Das Spiel der Menschen und der Tiere als Erscheinungsform der Lebenstriebe.
Caillois, R. 1967: Les jeux et les hommes. Paris 1996
Fink, E. 1957: Oase des Glücks.
Fink, E. 1960: Spiel als Weltsymbol.
Gehlen, A. 1940: Der Mensch. München 1997
Huizinga, J. 1956: Homo ludens. Vom Ursprung der Kultur im Spiel.
Sokol, J. 2002: Filosoficka antropologie – Clovek jako osoba. Praha. (Anthropologie philosophique – L´homme come personne)
Spinoza, B. 1670: Ethica ordine geometrico demonstrata. Stuttgart 2002.

(EE Offres, Praha, 9. 7. 2004)



[1] C´est d´ailleurs la meme chose qu´avec l´oiseau quittant sa cage ou avec la héroine rompant ses chaines.

[2] Ethica, Pars IV., prop. 73.

[3] Braudel 1985, chap. 2.

[4] Cf. Ethique a Nicomaque, I.1. 1094a3.