Jan Patočka (1907 – 1977)

Meme un quart de siecle apres sa mort, il ne m´est pas facile d´écrire quelque chose sur la personne de Jan Patocka. En premier lieu parcequ´il m´était si proche, et puis a cause de sa personalité si riche et profonde. En tout cas, Patocka n´était pas un homme a ne pas s´appercevoir ou a oublier. Assez robuste, vivant et attentif, mais jamais indiscret, il s´imposait par un sérieux de son visage et de ses paroles, par l´attention tendue, s´il écoutait quelqu´un d´autre. Je l´ai vu enchanté, rayonnant de joie quand il a trouvé quelque chose d´intéressant et d´ingénieux, tres ému de douleur propre ou partagée, enragé sur une injustice frappante et aussi battu aux moments de crise, de défaite et d´insucces.

Mais il faut pas se l´imaginer comme un philosophe de tout le temps. D´ailleurs, il était riche des talents tres variés. Un intellect et une mémoire a envier – préconditions nécessaires pour un philosophe d´apres Platon – bien sur. Un talent linguistique excellent, qui épatait toujours ses auditeurs, en tcheque de meme qu´en francais ou en allemand, par son style, sa prononciation et son vocabulaire, parfois a vrai dire un peu livresque. Pendant ses études a Paris, a Berlin et a Heidelberg, il a toujours su s´exprimer de maniere a susciter l´attention de ses collegues et des professeurs. Et quand il se mit, a la maison, a réciter a haute voix, c´est a dire a chanter Homere, c´étatit une merveille meme si on n´y comprenait rien.

Car Patocka était aussi un acteur et meme un comédien irrésistible, par exemple en ironisant un politicien, une personalité bien connue. Je me rapelle bien, comment il a reproduit avec sa voix sonore une cantatrice celebre comme princesse Libussa dans la piece trop solennelle de l´opéra tcheque. De l´autre coté, son intéret profond pour le théatre l´a mené a interpréter des pieces et meme des mises en scene individuelles, en particulier de la tragédie grecque. Et puis, encore plus important, son talent musical. Il aimait beucoup la musique et il a passé des heures a entendre ses disques de prédilection, des quattuors de Beethoven ou de la musique de chambre de Bach. Parfois, plus jeune, il jouait au piano a quattre mains avec sa fille, ma femme d´apres. Meme s´il n´était pas un virtuoso technique, c´est lui qui a mené l´interprétation de la piece.

Tandis que dans toutes les domaines d´art et de la littérature il se sentait bien a l´aise, comme un poisson dans l´eau, de meme que dans l´histoire ou dans les sciences de la langue,  il éprouvait des difficultés dans son souci sincere a s´orienter dans les sciences dites exactes. Il lisait beaucoup des oeuvres des scientifiques philosophisants, des mathématiciens, des astronomes, des physiciens, de Poincaré et Weyl jusq´a Eddington et Heisenberg, et prenait la science en général tres au sérieux, a la différence de ses maitres en phénomenologie. Mais il se plaignait parfois d´avoir négligé, dans sa jeunesse, les mathématiques, ce qu´il ressentait comme faisant obstacle pour une meilleure compréhension de la pensée scientifique et technique. Dans un age déja mur, il s´est mis a étudier le calcul logique, qui lui semblait d´une importance croissante parmi ses collegues plus jeunes.

Patocka n´était pas un homme solitaire. Meme s´il a passé la plus grande part de sa vie en lisant, en étudiant et en pensant seul, il aimait la société. Tout d´abord, il aimait l´université; il était d´ailleurs un conférencier brillant. Meme s´il lui est passé parfois d´oublier l´heure de sa lecture et d´avoir a prendre un taxi, lui, qui a toujours vécu tres modestement et n´avait jamais de l´argent. Mais des qu´il était entré dans la salle, peut-etre en retard, l´auditoire s´est immédiatement calmé et attendait avec impatience ce qui arrivera. Le trait le plus frappant de ses lectures était son concentration absolue, un sérieux tendu, comme si c´était la premiere conférence dans sa vie. Il est vrai que les circonstances ne lui ont pas permises a s´habituer trop a la vie réguliere de l´université: sa carriere universitaire se composait de brefs interludes de deux ou trois années – et puis de nouveau une interdiction. Mais ce n´est pas l´essentiel, ce qui pourrait expliquer son sérieux d´enseignant.

Ses lectures, Patocka ne les lisait jamais – au moins a ce que je peux me rappeller. Meme s´il avait une préparation soigneusement écrite de son manuscrit minuscule, il a toujours parlé, parlé en pensant. Au plus tard apres quelques phrases, il s´arretait et cherchait – devant un auditoire sans haleine – un meilleur mot, une phrase encore meilleure pour exprimer et pour expliquer sa pensée, a vrai dire souvent difficile. Cette difficulté exigeante divisait ses auditoires en plusieurs groupes. Il y avait toujours des curieux, parfois meme des snobs, venus simplement pour assister a cette représentation exquisite. Sans s´efforcer trop a suivre la pensée du professeur, ils ont assisté a sa lutte avec la langue, a la “production” difficile de sa pensée. L´autre groupe, d´habitude a vrai dire assez petit, c´étaient des étudiants réguliers. Pour la plupart d´entre eux, Patocka était trop difficile a suivre. Donc, quelques-uns se sont efforcé – et meme réussi – a comprendre, tandis que d´autres ont simplement renoncé et se sont préparés aux examens d´une maniere moins exigeante. Et puis, il y avait toujours un cercle assez permanent des anciens éleves, des amis fideles, qui n´ont jamais manqué une lecture. C´est pour eux que Patocka parlait en propre. C´est eux qui ont écrit assidument et se sont rencontrés régulierement apres la conférence pour compléter mutuellement leur compréhension et leur remarques écrites. De la maniere, une bonne partie de l´oeuvre philosophique de Patocka a été préservée.

J´ai dit, que pour pas mal des étudiants, Patocka était trop difficile a suivre. Mais pour tous il étatit un examinateur redouté. Aux examens, il était amical et extremement poli: “Voila, cher collegue…” Avec ceux, qui n´en savaient pas beaucoup, il étatit plutot bref. Quelques-uns avaient a répéter l´examen, d´autres furent reconnus comme irréparables et laissés passer. Mais des q´un étudiant a montré un interet sérieux, il est devenu pour Patocka un partenaire et engagé dans un débat de plus en plus exigeant – et parfois meme humiliant. “Mais cher collegue, comment pouvez-vous…” Par son exigeance, il s´est parfois meme fait des ennemis.

Patocka aimait bien l´université et malgré ses expériences personelles, plutot médiocres, il a toujours montré un grand respect envers ses institutions. Un jour, un professeur adjoint s´est plaint d´avoir été appelé “docteur”. Patocka s´indignait: “Écoutez, docteur – est-ce que ce n´est pas assez bon pour vous? Est-ce que vous savez qu´est que ca veut dire, le docteur?”

Mais meme si Patocka aimait bien la marche de l´université, il se sentait encore mieux dans une société privée. C´est la qu´il était vraiment chez soi, qu´il était heureux. Un ambient agréable, des amis, l´atmosphere détendue du soir, pas de limites du temps. Des les années soixante, Patocka est lentement devenu une célebrité. Des intellectuels, des artistes, des hommes et des femmes de théatre ont recherché sa société. Un cercle régulier se rendait chez lui et il était souvent invité dans d´autres séances. Ici, le public étatit aussi varié: il y avait des gens venus par simple curiosité et meme par snobisme, et des vrais éleves fideles et reconnaissants. Patocka parlait librement, sans se limiter, s´écartait, parlait de sa lecture actuelle et des évenements actuels. Apres une heure ou deux, il était temps pour un débat. Parfois plutot conversationel, poli et détendu, parfois plus exigeant. Patocka expliquait patiemment, défendait, mais a une remarque maladroite, il savait etre assez aigu, meme cruel. Il y a des gens qui ne le lui pardonneront jamais.

Mais malgré totutes les apparences, Patocka était un homme tres humble, parfois jusq´a douter de soi-meme. Quand des amis belges l´ont persuadé a republier sa these d´habilitation, datant de 1936, en francais en 1969, il l´a retracté dans un “epilogue” extremement autocritique et presqu´aussi long que le travail originel. Aussi, il n´a jamais pris aucun soin de ses propres manuscrits. Apres sa mort, ce qu´on a trouvé, dans ses tiroirs ou a la cave, c´était un amas de papiers, des pilles dispersées, des fragments de textes. Le peu qu´il a pu publier pendant sa vie, on n´en trouvait pas dans sa bibliotheque. Ce n´est que grace a ses éleves dévoués que son oeuvre considérable a été rassemblée et en partie reconstruite apres sa mort.

Dans sa vie troublée, Patocka a peut-etre souffert d´un certain manque d´habileté sociale, de ce qu´on appelle parfois “avoir des antennes”. Ce manque l´a souvent mené dans des difficultés, parfois ridicules: des conflits avec un garcon au restaurant, avec un conducteur. Un jour, attrapé sans billet dans le tramway, il s´indignait a l´idée, qu´on a pu le suspecter d´avoir agi malhonnetement. Cette fois-ci, il s´est défendu d´une maniere tellement vigoureuse, que le controleur, convaincu, a finalement demandé son pardon. Ce trait est probablement lié a une certaine distraction “de professeur”, qui le poursuivait dans la vie de tous les jours et a causé des situations tragicomiques de maladresse aimable et de malentendu. Son dernier malentendu tragique, qu´on a en vain cherché a dissiper, touchait les interrogatoires a la police secrete en 1977: Patocka était inébranlablement convaincu, qu´il a le devoir sacré d‘un philosophe socratique de discuter sincerement avec les agents, dix heures et plus dans la journée, naturellement sans aucun résultat. Cette expérience terrible l´a profondément blessé et probablement avancé sa mort.

(Aout 2004)