Des vertus nécessaires du politique

Au temps de prospérité, tout va bien: aucun probleme. La croissance économique, que tout le monde croit permanente, parceque naturelle, a en croire les politiciens, comme si conforme a une loi, unit le peuple dans l‘euphorie du bien-etre et les théoriciens découvrent les „jeux a somme positive“, ce miracle de notre siecle. L’espoir naif, que tout peut – et par conséquence doit – aller de mieux au mieux, jusqu’a l’infini (c’est a dire, au moins jusqu’au moment de mon retirement), fournit a la société gatée le ciment nécessaire, le lubrifiant pour des petits incidents et la force motrice du „progres“. Les lendemains semblent de lumiere.

Mais voici qu’un tout petit souffle de vent froid trouble l’harmonie générale, une petite inflation, une hausse du chomage, un déficit budgétaire, et le climat social change brusquement. On change de chevaux, un autre gouvernement. Mais si le malaise ne veut pas céder, du murmure des masses, ce sont des voix tout différents qu’on peut entendre ca et la. Des leaders a haute voix, ridicules auparavant, attirent l’attention du public et montent dans les sondages de l’opinion publique. Des calomniateurs, des precheurs d’haine prennent les devants. La recherche de l’ennemi public est a l’ordre du jour et si les conditions économiques le permettent, la voie pour un petit Hitler est préparée.

Les bien-pensants commencent a s’étonner: „Comment? Le loup ne veut plus paitre a coté de l’agneau?“ Heureusement, ce n’est que tres loin de nous, dans les pays arrierés de l’Est, que des Lukaschenkos et des Milosevic émergent, applaudis par leur peuples. Est ce que c’est vrai? Il faut pas se laisser duper par les apparences. C’est que la démocratie est un enfant des beaux temps de la prospérité, qui permettent d’oublier, qu’il y a aussi des exigences. „Les sociétés actuelles vivent des conditions, qu’elles ne sont pas capables meme de réproduire“, disait, il y a vingt ans, le président de la Cour constitutionnele allemande.

L’existence du politique, de l’espace libre pour les citoyens, n’est pas si „naturelle“, qu’on laisse parfois croire. L’agora n’est née que quelque 2500 ans auparavant, dans un seul pays, dans une seule ville, et disparut trois siecles plus tard. „Pas de liberté sans vigilance“, avertissait, en vain, le vieux Thucydide. Depuis, le politique a connu des renaissances, parfois, mais d’assez rares et de bien fragiles. Meme le mieux établi d’aujourd’hui, celui des États-unis, semble montrer des marques de veillisment, ou au moins de fatigue. Mais ce ne sont pas des exhortations que je me suis proposé ici. D’ailleurs, elles ensomeillent plutot, meme des exhoratations a la vigilance. Le but de ce qui suit est de beaucoup plus modeste: consiste a établir une liste, un inventaire des conditions les plus simples, meme triviales, présupposées tacitement dans toute théorie du politique. Et une société qui n’a que commencé a se construire son espace politique – comme c’est le cas de la société tcheque – fournit peut-etre une occassion privilégiée pour une observation détaillée de ces conditions, qui lui font si souvent (et si désespérément) défaut.

Pour éviter le premier piege de toute philosophie, celui de l’idéalisme, il faut mentionner des conditions pour ainsi dire „externes“, avant d’accéder aux habitudes et aux aptitudes des hommes, qu’on a jadis nommé „vertus“. Au premier lieu je n’hésite pas a placer la paix. Une paix locale, a l’intérieur de la société, bien entendu. On a des difficultés a imaginer le „politique“ de ces tribus germaniques, dont Tacite rapporte, qu’ils ne se rassemblent jamais sans armes. Mais dans une ville pleine des snipers, comme a Sarajevo, c’est justement l’agora, la place de la ville qu’il faut en tout cas éviter.

Une autre condition de rigueur est une certaine aisance: ceux qui meurent de faim ou qui gelent ne sont pas, a ce moment, disposés pour le politique. Ils ont d’autres soucis. C’est ce qui explique le caractere élitaire de la démocratie grecque, ou l’acces a l’agora fut restreint aux citoyens libres, c’est a dire aisés. Aristote est tout a fait clair sur ce point. Mais ce fait n’est pas une curiosité historique seulement. C’est un avertissement sérieux pour ceux, qui sont trop impatients a introduire les libertés civiques tout d’un coup, maintenant. L’échec de l’initiative américaine au Iran, qui a laissé tomber le Schah Pahlavi en 1979 pour le remplacer par la dictature bien plus pire de Khomeini – quoique guidée par les meilleures intentions – donne a réfléchir. C’est a ce propos que Tocqueville cite un ancien: Par requierre de trop grand franchise et libertés chet-on en trop grande servaige.[1]

Mais ce ne sont pas les menaces physiques seulement qui détruisent l’espace politique: déja une peur incotrolable, une peur panique suffit a elle meme. Ca ne veut pas dire, que le politique ne fleurit que dans des conditions idéales. Tout au contraire: la ou il n’y a des soucis communs sérieux, le politique s’évanouit – parceque inutile, a quoi bon? Mais les sciences politiques ont introduit un discernement utile, a savoir des choses négotiables et non-négotiables. Et tandis que tout souci „négotiable“, capable d’une solution de „plus ou moins“, d’un compromis, mobilise la société politique, les non-négotiables la paralysent en général. Elles introduisent un clivage insurmontable et déchirent la comunauté: pas de dialogue possible avec ceux, qui menacent notre identité nationale, notre existence ou notre dignité d’hommes.

Voila le sens d’un mot de Lévinas, un peu énigmatique a premier abord: „La paix se produit comme cette aptitude a la parole.“[2] Étant donné, que le politique est précisément l’espace ou on peut parler, il ne peut subsister sans des personnes „aptes“, c’est a dire capables et disposées a utiliser cette qualité. Toutes les deux cotés sont a discuter de plus pres. Il importe de les prendre aussi littéralement que possible. La „capabilité“ de parler comporte le commande d’une langue parlée, mais en plus de la meme: pas de „parole“ possible entre deux personnes, qui ne se comprennent mutuellement. C’est un point d’une importance trop sous-estimée. Dans les sociétés au gouvernement traditionel, le roi n’a jamais éprouvé le besoin de se faire comprendre par tous et par chacun de ses sujets. Il y a eu des relais entre les deux. Ce n’est que depuis la fin du Moyen-Age que les souverains cherchent a contourner ces relais – a gouverner directement, autant que possible par la parole, écrite ou parlée. Et c’est pourquoi, des le 15. siecle, on assiste en Europe a une montée des „nationalismes“. Puis, tout récemment, avec l’introduction des moyens de communication modernes, a commencer par la radio, le politicien est a parler dans chaque ménage, a visiter en personne toutes les cuisinnes chaque soir – et a se faire comprendre. C’est ce qui explique, pourquoi tous les empires „multinationaux“ en Europe ont éclaté en ce siecle, parceque il n’y a pas de politique sans cette „aptitude a la parole“, prise cette fois-ci tout a fait littéralement.

Mais „apte“ ne veut pas dire „etre capable“ seulement: il y a en plus de la volonté, etre pret. Ici, si je ne me trompe, nous abordons le domaine des „vertus“. Mot dangereux, devenu ridicule grace a son usage inflationnaire, puis désuet et ne réhabilité que tout récemment. C’est le Zarathoustra de Nietzsche, qui donne une description de la vertu, a mon avis le mieux adaptée a notre propos. Toute précaution prise, bien entendu. Mais pourtant: est-ce qu’on peut imaginer une vertu sans courage? Bien qu’il y a quelque chose d’habituel en toute vertu, son commencement est courage. Pas nécessairement héroique, mais peut-etre lui meme habituel.

Etre pret pour la parole, pour entrer l’espace libre du politique, il en faut, bien sur. Imaginons, que l’espace est la: qui fera le premier pas? Qui osera, s’y risqera le premier? Et pourtant, comme en toute entreprise, pour commencer, il faut investir – au sens psychologique et économique du mot. C’est en 1989 qu’on l’a éprouvé en tous les pays de l’Est, palpablement. Puis, le second pas: il faut, qu’on addresse quelqu’un. Un inconnu, dont on ne sait rien d’avance. Au risque de se tromper, meme d’etre trompé peut-etre. Mais il faut le faire – malgré tout le poids de l’expérience totalitaire, qui enseigne en premier lieu: tais toi!

Donc, rien n’est possible sans une confiance élémentaire, sans la capabilité – au comencement héroique, avant qu’elle ne devienne une habitude – de se fier a un inconnu, au premier venu. Si cette confiance élémentaire se changera en habitude, ou si elle se rétrécira blessée, dépend de l’expérience premiere, de l’empreinte comme disent les étologistes. Dans toutes les langues européennes (comme en beaucoup d’autres), le mot, la parole a un autre sens, aussi: celui d’une parole tenue – ou brisée. Dans le flot des mots vides qui caractérise „le politique“ d’aujourd’hui, il faut qu’il y en a qui doivent tenir. C’est le pendant exact de la fameuse „falsifiabilité“ de Karl Popper, que de la „falsifiabilité“ des paroles politiques. La seule voie pour la science, selon lui, qui rapproche a la vérité, est celle des hypotheses plus ou moins hardies, mais en tout cas si bien définies, que l’expérience les peut corroborer – ou réfuter. Ce qui importe, c’est que toute hypothese soit formulée d’une maniere tranchante: oui ou non. Dans le politique, il s’agit du futur, de ce qui doit venir – ou ce qu’il faut prévenir. Des choses qui sont a trancher, meme s’ils échappent au calcul sur. C’est pourquoi il faut du politique, qui est, par suite, du risque par définition. Et alors, on ne peut pas attendre, que toute parole politique sera un bon coup: de toute nécessité, il y en aura, qui manqueront le but. Mais ce qu’on peut et doit exiger, ce que les deux cas soient discernibles. Ainsi, seules les paroles „falsifiables“ sont de valeur, sont „du politique“ au plein sens du mot. Tout autre n’est que du bruit dépourvu de sens.

Pour que le procédé salutaire de vérification – et encore plus salutaire de falsification – soit possible, il faut une mémoire de ce qui a été dit. Ce présupposé est a la base de toute théorie de la démocratie, mais grise est toute théorie… En réalité, presque tous les participants du jeu politique ont de bons raisons pour préférer qu’on oublie. Et le souvenir désagréable de ce qui a été dit sera supprimé par la campagne électorale prochaine. Cette tendance, décidément funeste pour la démocratie et pour le politique, ne peut etre renversée que par la presse. Mais ou sont les neiges d’antan! C’est le scandale frais d’aujourd’hui qui intéresse les lecteurs! Bon. En toute regle, il n’y aura meme des protestations du coté du public. Mais pourtant le résultat a la longue se dessine clairement: a l’exception des participants directes, nul ne s’intéresse plus pour je jeu. Ce n’est que par une publicité de plus en plus couteuse et d’une effronterie toujours croissante que les taux de participation au suffrage se maintiennent au dessus du minimum nécessaire. Proportionellement, la légitimité démocratique et la crédibilité du politique s’évanouissent.

Mais c’en est assez des complaintes, revenons aux vertus. J’ai mis a premiere place le courage, comme celle qui parait la plus „naturelle“ d’eux, de maniere qu’il a meme donné le nom a tous les autres: virtus, areté[3] des anciens signifient tout d’abord le courage. Pourtant, il s’agit d’une vertu au plein sens du mot, c’est a dire d’une habitude de courir des risques la ou il n’y a aucune raison convaincante. Quant aux autres, il importe peu de les classifier, de „chercher des noms“ pour eux. Pour simplicité, j’en ai choisi trois, en guise d’exemples. Les voici.

En tout débat, en toute querelle, et encore beaucoup plus dans une querelle politique, il arrive un moment, ou on ne bouge plus: les raisons pour et contre reviennent, tout se tourne en rond. Alors il ne reste que deux issues possibles: ou bien s’en aller, ou bien attendre un miracle. Miracle? Oui, exactement. Est-ce que c’est du moindre si quelqu’un, a un moment donné, prononce la phrase libératrice: „Tu as (eu) raison“? Phrase si simple – et pourtant si rare, la seule qui permet de sortir de l’impasse. A la différence de la meme phrase en premiere personne, „j’ai (eu) raison“, qui ne mene nulle part, celle-la peut operer des miracles. A la rigueur, a l’extreme, meme inépendamment de sa véracité de fait. Voici la premiere des vertus politiques, qui n’a pas de nom.

L’autre que je me suis mis dans la tete lui est bien proche, pour ainsi dire complémentaire. Il lui répond. S’il se trouve, par miracle, dans le politique quelqu’un, qui, apres avoir commis une faute, commet la betise et l’avoue, quelle sera la réponse? Naturellement, une moquerie: quel idiot, qui ne sait meme, qu’il faut tout d’abord nier ce qu’on a fait. Prima regula juris: quid fecisti, nega. Naturellement, une attaque de ses adversaires, parceque les vertus sont rares. Leur „vertueux“ ne consiste, peut etre meme, que dans leur rareté, dans l’héroisme exigé. Mais, parfois, il arrive du „surnarturel“: un aveu sincere, on peut l’apprécier. Avec de bons raisons, d’ailleurs. La faute a été la déja avant l’aveu, rien n’a changé la-dessus. Ce qui a changé – et comment – c’est le climat et celui, qui a avoué. Est-ce que c’est une vertu? Je ne sais pas. N’importe. Mais imaginez un monde, ou qulque chose de semblable ne se passerait jamais.

La troisieme „vertu“ que je veux encore mentionner est encore plus difficile a décrire. Pas a cause du „nom“ – elle en a un, peut-etre – mais parcequ‘on ne la range parmi des vertus. Elle ne va pas bien avec l’image du héros, qu’il faut au moins mimer dans le public, dans le politique. Elle est plutot sentie comme un défaut, un manque – au moins a courte vue. C’est le gene. Et pourtant, je répete, l’habitude de ne pas faire, de ne pas utiliser tout ce qui se prete, est une vertu nécessaire pour le politique. Le vieux Socrate l’a vu d’une maniere tres significative. Dans le mythe de l’homme au commencement du Protagore, on peut lire „la loi du Zeus“, que tout homme incapable du gene et n’ayant pas une idée de la justice, doit etre aboli, exterminé comme une peste pour la cité. Ainsi, le cas des „vaches folles“ a été utilisé de maniere sans-gene, avec un succes „politique“ immédiat, suivi par des degats, heureusement limités. Mais prenons un exemple plus sérieux. Tout le monde voit, qu’on a des difficultés avec des immigrés (des Albanais, des Roma…). Les statistiques prouvent, qu’ils commettent trois fois plus des crimes violents, qu’ils augmentent le nombre des chomeurs et qu’il coutent des sommes énormes de l’argent. Tout le monde le sait. Mais tout le monde se gene d’en faire un programme politique. Nul d’eux ne sait exactement, pourquoi. Mais il s’est passé déja, en ce siecle, qu’un gene de la sorte a été rompu. Puis, on a vu, sur des estrades et aux stades encombrés, des leaders sans-gene vociférer a haute voix devant une foule enchantée contre „le mal“, contre „l’ennemi intérieur“. En face d’un tel, on comprend le gene. A ce moment, on sait bien pourquoi, pourquoi non. On s’appercoit, que ce que „tout le monde sait“ est peut-etre un mensonge, mais que le degat sera tres réel: qu’il comportera des milliers des vies. D’habitude, malheureusement, il est déja trop tard. Le djin est relaché de la bouteille. Le ravage suivant prouve, que le gene a été bien a sa place. Pour un certain temps l’expérience suffit: il faut se laisser guider par le gene, meme si nous ne savons pas exactement pourquoi. Ou, plus exactement, nous le savons: parceque c’est du gene. Et c’est grace a lui, si nous pouvons vivre, malgré tout, dans un monde plus ou moins humain, c’est a dire dans un monde, ou il y a du gene.

 

(1994)



[1] A. de Tocqueville, Ancien régime, III.1

[2] E. Lévinas, Totalité et infini, Den Haag 1961, p. XI. Le verbe „produire“ est ici entendu dans son double sens de „se faire“ et de „se montrer“.

[3] Dérivés du latin vir ou du grec anér, tous les deux signifiant l’homme.