Des racines des nations européennes

Dans le débat politologique contemporain, et particulierement dans le milieu anglophone,  „la nation“ est bien souvent connotée défavorablement. Il s´agit la d´une survivance anachronique du 19. siecle, fondée sur le danger de tous les nationalismes. A ne voir que la situation actuelle, les calomniateurs de la „nation“ ont bien raison. Dans les ébranlements politiques de notre siecle, l’idée da la nation en danger, justement, suffisait aux démagogues pour éveiller la masse somnolente des pauvres sujets des régimes totalitaires délabrés, pour les inciter a une action collective – et meme violente.

Maispar ailleurs, nous savons bien, qu’il n’y a pas d´ „homme“ en dehors d’une culture particuliere, d’une communauté de langue et de culture différentes des tous les autres. Ainsi, ce n’est pas „la nation“, mais précisément la différence des nations, des langues et des cultures, qui est porteuse de sens et qui en conséquence provoque ces mouvements capables de troubler la paix et le bien-etre du monde présent. Dans des espaces publics si rigoureusement dépourvus du tout contenu idéal, si strictement stérilisés de toutes les idées ou valeurs particulieres, rélégués dans le seul cadre privé, il ne reste que la substance brute de cette différence nationale. Mais il faut pas se laisser tromper par les apparences: cette substance brute, non cultivée et tres souvent meme non refléchie, reste néanmoins présente partout. Aux temps de sécurité et de bien-etre, elle demeure calme au fond, couverte par les soucis et les succes de la vie courante qui permet a tout le monde de se tenir gai, keep smiling. Mais il suffit d´une tout petite crise, d´une hausse de chomage, d´une baisse de taux de croissance, d´une maladie du bétail – et elle s’éveille sous la forme „démocratique“ d’un mouvement de masse, d’un parti xénophobe ou encore pire.

Si l´on écarte la solution utopique des rationalistes, qui revent d’une seule et unique nation mondiale (le plus souvent supposée inconsciemment etre identique a la leur), il y a ainsi une impasse, un conflit profond et dangereux, sérieux et général, quoique visible seulement dans les situations de crise. A y regarder de plus pres, on ne peut pas meme nier, que les forces de démembrement – et souvent de destruction – des conflits nationaux, en dépit de tous les doctrines multiculturalistes en vogue, ont su effectivement désintégrer tous les états multinationaux encore debout il y a un siecle dans bon nombre de régions d´Europe. L’empire Ottoman, l’empire Autrichien, l’empire Soviétique, la Yougoslavie et meme la petite Tchécoslovaquie, tous ont suivi un développement semblable, quoique décalé dans le temps. Et l´évolution actuelle de la Belgique ou du Canada laisse percevoir les difficultés extremes qu’encontrent les états culturellement non-homogenes meme au temps de paix et de prospérité sans comparaison.

Ainsi, avant de s’engager dans une étude approfondie des mythes politiques particuliers des nations de l’Europe Centrale et Orientale, il vaut peut-etre la peine de chercher a comprendre, comment il a été répondu a ce dilemme dans le passé européen.Notre projet ici est le suivant: tout d´abord, montrer, que la nation comme telle – a la différence de la tribu – est une invention culturelle unique et particuliere a l’Europe, dont on cherchera a décrire les conditions initiales; deuxiemement, montrer, par quels moyens et par quelles techniques le concept fragile de l’Europe des nations a été mis en oeuvre, et quelle a été son évolution sous l´influence du développement social et politique depuis la fin du Moyen age; enfin, montrer pourquoi il a du céder aux nouveaux nationalismes de l’époque romantique dite de „l’essor des nations“. Quoique si fiers de notre pluralisme postmoderne, en réalité nous nous trouvons toujours dans une époque pénible et apparement sans issue.

Nous n’avons ici aucune solution a offrir. Mais nous sommes convaincus, que meme un bref rappel de l’histoire européenne peut aider a mieux comprendre la réalité de la différence des nations, si importante pour penser l´identité européenne et impossible a prendre a la légere. Et peut-etre meme aider a prévenir des fautes graves, commises parfois actuellement dans le traitement des conflits nationaux, non tant par mauvaise volonté, qeu simplement par manque de compréhension et par un idéalisme rationaliste mal adapté a la réalité complexe de ce continent.

En anthropologie, depuis C. Lévi-Strauss, on définit la tribu comme communauté endogamique, l’espace le plus large possible ou on peut chercher son conjoint. Cet espace étant normalement limité par les barrieres du langage et de la culture, nous utilisons ce terme dans le sens d’une comunauté linguistiquement et culturellement homogene, d’un espace de communication possible. La différence principale qui sépare la nation  au sens proprement européen d´une tribu, ne consiste pas tellement en ce qu’elle pense de soi-meme, sa réprésentation de soi, mais dans sa réprésentation des autres, du reste du monde. Pour une tribu, le monde se divise en deux parties: nous et eux – les autres. On retrouve dans les langues des traces bien signifiantes de cette représentation. Ainsi, les Grecs anciens jusq’aux temps d’Hérodote ne voyaient pas la nécessité de distinguer les „autres“ entre eux: c’étaient tout simplement des „barbares“, c’est-a-dire ceux qui, au lieu de parler, émettent des sons incompréhensibles, que le mot onomatopoétique cherche a reproduire. Dans les langues des Slaves occidentaux, le mot qui désigne aujourd’hui les Allemands, „Nemci“ (et qui a revetu cette signification en hongrois), signifie originellement un muet, tandis que „Slave“ vient du „slovo“ signifiant le mot, la parole. L’autodesignation des Tziganes, „rom“, signifie l’homme, de meme que dans beaucoup d’autres langues. Etant donnée l’importance du langage et de la communication vocale pour toute société humaine, il n´est pas surprenant, qu´un doute se soit élevé sur l´humanité meme de ceux dont on ne comprenait la langue. Pour les Francais et pour les Anglais d’autrefois, il était au moins „étrange“, d´ou l´“étranger“.

La nation, en revanche, sait parfaitement qu’elle est une parmi d´autres qu’il faut soigneusement discerner. José Ortega y Gasset, dans un petit ouvrage sur „L’Europe et l’idée de la nation“ (1953) l’a admirablement montré. Mais sur la question de l’origine de ce changement important, Ortega ne donne qu’une indication assez vague: d’apres lui, il faut peut-etre y voir un héritage de l’Empire romain. Mais s’il en était ainsi, comment expliquer que nombre d´Européens n’ont jamais recu cet héritage de facon directe? Il y a pourtant dans cette explication un grain de vérité: c’est qu’elles existent des le début des temps historiques dans un espace communicatif plus large, dépassant meme les frontieres linguistiques. Les premiers empires du Proche-Orient ancien se sont heurtés assez tot aux différences de langue, mais parce que leur niveau de communication nécessaire était peu élevé, ils se sont contentés d´une langue officielle commune, peu utilisée dans la vie quotidienne de leurs sujets.

C’est seulement dans l’Empire d’Alexandre le Grand, que le besoin de communication a exigé une langue commune a tous – au moins dans les villes marchandes: la koiné. En parallele avec le développement politique, c’est le latin qui devient „langue franche“ de toute la Méditerranée et de l’Europe Occidentale, ou il supprime graduellement les langues „vernaculaires“. A la différence des empires de l’Antiquité, l’Empire de Charlemagne, a sa fondation, était beaucoup plus faible, non seulement en force militaire disponible, mais aussi en communications routieres, surtout parce que le mode de vie n´exigeait pas beaucoup de communications, sinon locales. Pas de grandes villes, qui auraient besoin d’étre nourries de loin, pas de commerce important, pas d’administration développée. Ce qui nécessitait des communications était lié a la mission chrétienne et a l’église en général.

A l´Ouest, cette église avait bien sa langue commune, qu’elle utilise parfois encore aujourd’hui. Mais pour le succes de sa mission, les autres conditions manquaient qui auraient obligé les gens simples a abandonner leurs langages et a accepter le latin, comme il en était au temps des empereurs. C’étaient les missionaires chrétiens, en premier lieu les moines, qui avaient a apprendre les langues barbares, s’ils voulaient parvenir jusq´aux ames au-dela du limes ancien. Dans le long débat entre les missionaires et Rome réticente sur le langage de la mission, les missionaires ont trouvé un argument invincible dans la Bible elle-meme. Dans le livre des Actes (Act 2, 5-13) se trouve le fameux récit sur la fete de Pentecote, ou les Apotres parlent aux foules des pélérins, qui „chacun les entendait parler sa propre langue“ – meme venus de toutes les régions du Proche Orient. Le texte sur le miracle pentecostal des langues était lu dans l’église ancienne comme un récit sur sa fondation meme, c’est a dire avec un grand respect. Ce  texte parlait en faveur des missionaires, des „langues“ contre la langue unique, et plus tard, meme en faveur des traductions de la Bible dans les langues vernaculaires.

A la différence du sud-ouest européen, déja civilisé – c’est a dire culturellement homogénisé – par les Romains, l’histoire de l’Europe cetrale, a laquelle ce livre est voué, nous offre une occasion privilégiée pour observer de tout pres le proces de formation des nations. Grace aux chroniqueurs des pays voisins plus développés, en particulier allemands, on peut observer les phases successives de la formation des états politiques allant de pair avec la formation des nations, les uns et les autres sous l’influence de la mission chrétienne. On me pardonnera si je me borne au cas des Tcheques, tout simplement parceque je m’y connais mieux; mais des résultats tres semblables pourraient etre obtenus des sources hongroises ou polonaises, avec des écarts minimaux.

Meme si la région était peuplée depuis des millénaires (et c’est tres probablement le long de la valée du Danube que la culture sédentaire du néolithe est arrivée en Europe), la densité de population ne nécessitait – ou ne permettait, comme on veut – aucune organisation politique de grande envergure. Les régions fertiles, séparées par les forets et par les montagnes, ont vécu isolément, comme on peut l´observer jusq’a nos jours dans les régions de hautes montagnes. Puis, deux changements se sont produits: d’un coté, une pression politique venant de l’ouest, du coté de l’empire des Allemands, et de l’autre la croissance démographique, qui suscitait des contacts de plus en plus fréquents parmi les unités tribales auparavant séparées. A l’intérieur du bassin de Boheme, on peut supposer, qu’au 8e siecle ce n’étaient pas les frontieres lingustiques qui empechaient une alliance des tribus voisins. C’étaient les obstacles naturels, mais encore plus la religion des agriculteurs, c’est a dire le „culte des ancetres“. Cette forme de religion, si admirablement décrite par Fustel de Coulanges, était généralement répandue dans toutes les cultures sédentaires, et pas seulement parmi les indo-européens, avec la meme limitation principale: nos ancetres ne peuvent pas etre en meme temps les votres. Le culte des ancetres ne permet pas les alliances et l´on sait bien dans quelles difficultés se débattaient les peuples méditerranéens avant qu’un „synoikismos“ soit devenu possible.

C’est précisément la que le christianisme est intervenu. Il semble, que des chefs tribaux les plus clairvoyants l’ont bien remarqué et apprécié. Ainsi, une douzaine des chefs „tcheques“ se laissérent baptiser en 845 a Ratisbonne, ce qui d’un coté, bien sur, délégitimait les expéditions militaires des empereurs, qui se voulaient missionaires, mais ce qui permettait aussi de nouer les alliances politiques nécessaires a une résistance effective. Le prince de la Grande Moravie, Rastislav, pour pouvoir mieux résister aux pressions occidentales, fit meme venir en 863 deux missionaires byzantins, Kyrillos et Methodios, grands diplomates et érudits, auteurs de l’alphabet „cyrilique“ et des premiers documents écrits en langue slave. Leur liturgie slave, finalement approuvée meme par Rome, n’a pas survécu en Europe centrale, mais demeure utilisée dans les pays orthodoxes slaves jusq’a nos jours.

Ce n’est que tres lentement que la religion chrétienne a pénétré dans les populations et poussé des racines parmi les campagnards (ce que signifie le mot latin paganus, paien, de pagus, village), mais elle a changé la vie de tous. Nous possédons des rapports des missionaires et des eveques sur le maniement des femmes et des esclaves, et sur la „rudesse des moeurs“. Mais ce n’est pas ce point qui nous intéresse ici. Du point de vue politique et social, le christianisme détruisait les barrieres religieuses entre les différents tribus, et ouvrait donc aux chefs clairvoyants et résolus des possibilités d’élargir leur pouvoir. En meme temps, il apportait une culture inouie, l’écriture, le droit écrit, les techniques nouvelles du batiment et de l’élévage – en établissant par ailleurs des liaisons permanentes avec l´“étranger“ allemand, romain, francais. Les monasteres du 10e et 11e siecle colonisaient des lieux jusque-la déserts, des forets, et offraient en fin de compte un support solide a celui qui saurait établir un pouvoir politique ferme. Ainsi, meme avant la vague des colonisations des villes du haut Moyen-Age, les monasteres étaient les premieres établissements „européennes“ ou „internationaux“, capables d´enchevetrer les populations „nouvelles“ dans le réseau communicatif européen – condition nécessaire pour le développement d’une nation.

Tandis que sur le plan politique on voit les chefs les plus puissants se battre sans merci pour la suprématie, la famille victorieuse des Premyslides devenant graduellement la famille des princes et des rois, ce sont les saints qui forment en premier lieu des liaisons européennes. Par conséquent, ce seront eux et non pas les princes, qui formeront aussi l’identité premiere de la nation naissante. De nos jours on parle souvent du commerce comme de la liaison principale entre les peuples; mais, étant donné, que l’article „exportable“ le plus important de nos pays a cette époque étaient les esclaves, il faut chercher ailleurs. L’export était aussi religieux: c’étaient les noms et les légendes des saints.

Rémi Brague a récemment attiré l’attention au role des saints dans les commencements chrétiens de l’Europe.[1] Depuis le 12e siecle, en Boheme, les noms des gens changent lentement. Les noms slaves, compréhensibles, programmatiques et glorieux, les Vladimirs („celui qui gouverne tous“) et les Boleslav („le plus glorieux“), comparables en cela aux Grands Aigles et Loups Gris des Indiens américains, cedent la place aux noms chrétiens – exclusivement „étrangers“, sans autre signification que la personne du saint, mort depuis longtemps, qui vécut dans un pays éloigné et appartenait a une autre nation. Un tel nom – hébreu, latin, allemand, francais – était lié a chaque église locale et plus tard a chaque individu. Cet effet „intégrateur“ des noms et du culte des saints a recu un support considérable d’une mesure a premiere vue purement bureaucratique. Des l’onzieme siecle le culte des saints est officialisé et centralisé a Rome: on introduit un calendrier unique pour toute la chrétienté et chaque saint doit etre approuvé préalablement. C’est uniquement grace a cette mesure, que les noms des saints des nations nouvelles seront répandus ailleurs.

Pas seulement les noms. d´ailleurs. Les premieres „nouvelles“ a se répandre sur les nations naissantes au-dela de leur territoire sont les légendes, les vies des saints. Depuis le dixieme siecle, on peut suivre les légendes des premiers martyrs tcheques, Vaclav, Ludmila et Vojtech, dont les manuscrits se trouvent en Russie, en Ukraine, en Allemagne et en Autriche. L’eveque Vojtech devient un ami intime de l’empereur Otto III. et son collaborateur dans les réformes de l’empire et de l’église. Pélérin de Rome et de Saint-Benoit sur Loire, le missionaire des Hongrois et des Polonais, ou il meurt en 997, il deviendra un des symboles de l’identité tcheque, hongroise et polonaise. Le premier chroniqueur tcheque, le chanoine Kosmas (mort en 1125), qui établit une doctrine rafinée de l’état premyslide, lie les deux martyrs, le duc Vaclav (Venceslas), mort 935 par la main de son frere, et l’eveque Vojtech (Adalbert), dont toute la famille a été tuée par les memes Premyslides. Plus tard, l’empereur et roi Charles IV. exprime l’idée selon laquelle les saints des délégués de la nation devant le trone apocalyptique (Rév 4,4; 7,9), ce qui apparait dans la galerie magnifique des saints ornant la chapelle principale du chateau Karlstein. Parmi quelque 150 images des hommes et des femmes, des rois et des mendiants, figure meme un africain: ils sont „de toutes les nations“.

En deux ou trois siecles le pouvoir central de Boheme s’affermit et se stabilise, de telle sorte qu’avec la deuxieme croissade le roi de Boheme entre dans la grande politique. Grace aux conditions géopolitiques et a une politique prudente il finit par acquérir un pouvoir considérable, et aspire des le 13e siecle au trone de l´Empire. La richesse des mines d’argent et des villes colonisées lui permettent de réduire le pouvoir de la noblesse locale et sous le regne de la famille de Luxembourg, qui remplace les Premyslides, Prague devient pour un demi-siecle (1346 – 1400) la capitale de l’empire. Mais le rapide développement politique et social de l’époque porte en soi déja les racines du déclin. Le Moyen-Age touche a sa fin. L’entreprise héroique et apocalyptique de la révolution hussite (1415 – 1434) est en meme temps le dernier cri de l’idée médiévale de l’unité chrétienne – et son ébranlement final.

Nous avons souligné, que la nation n’a de sens que comme différence. L’immobilité fonciere de la société médievale et le peu de communication qui lui sont nécessaires, la simplicité de l’administration et la faiblesse du pouvoir politique central, empechent la nation de s’y exprimer. Dans le milieu monastique et ecclésiastique, plus mobile, c’est le latin, qui surmonte les obstacles, de meme qu’a l’université. Tout change avec la grande floraison des villes. Dans les dizaines des villes, établies par le roi et par les princes depuis le treizieme siecle, un milieu autrement mobile se développe avec des miliers des colons en majorité allemands. La richesse des villes minieres éveille l’envie des gentilhommes tcheques, qui découvrent, que les villes, ce sont des Allemands qui s´enrichissent. Le développement culturel fait surgir la litérature profane – en tcheque et en allemand. Les différences doctrinaires au sein de l’univeristé, elles aussi, trouveront une expression „nationale“: les Tcheques réalistes et conservateurs contre les Allemands nominalistes. Meme l’église cede a la poussée des bourgeois cultivés et introduit les sermons – dans la langue du peuple, naturellement. Mais laquelle?

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Aussi longtemps, que le pouvoir reste faible et distribué par l’intermédiaire des gentilhommes, ces tensions sont a supporter. Dans le parlement, a la nécessité, on peut se faire comprendre en allemand ou en latin (comme au parlement hongrois jusq’au 19e siecle), et chez soi on se comprend comme toujours. Mais les sociétés plus évoluées commencent a changer de plus en plus profondément, tandis que le centre de l’Europe, atteint par la guerre terrible „de trente années“, reste en arriere. Le grand éveil des nations de l’Ouest, symbolisé par Jeanne d’Arc, rompt l’union de l’église et amorce le mouvement vers l’absolutisme. D’un coté, le pouvoir des rois s’aggrandit, l’administration se complique et les gouvernants cherchent a l’exécuter eux-memes: les fonctions de la noblesse seront remplacées par la bureaucratie royale, guidée par des décrets et des édits, des maintenant addressés a tous. De plus en plus des gens, au moins dans les villes, savent lire et écrire. Il sont libres et n’aiment pas les intrusions imprévisibles des pouvoirs locaux.

Au dix-huitieme siecle, avec un retard considérable, ces neauveautés atteignent l’Europe centrale. C’est le gouvernement central, qui veut lever directement les impots, qui fait des inventaires exacts des champs et des terres, qui veut remplacer les courts des nobles par des juristes professionels et qui, en un mot, veut gouverner sans intermédiaire. Pour y aboutir, il faut deux choses: établir partout une bureaucratie efficace et extirper l’analphabétisme. On introduit un systeme scolaire obligatoire et on émet les premiers décrets. Ce n’est qu’a cette occasion que le gouvernement viennois s’appercoit, qu’il faut les émettre dans cinq ou six langues différentes au moins. L’esprit du rationalisme illuminé conseille l’autre voie: a intorduire une seule langue d’état, dans ce cas l’allemand. Mais ce qui a réussi en France du 13e siecle, en Angleterre et en Espagne un peu plus tard, c’est a dire l’unification linguistique, n’est plus viable a la fin du 18e. Car, en meme temps, les préromantiques allemands découvrent la langue et la nation et Herder apprécie „le trésor de la langue et de la culture de toute nation“.

Le mouvement de renouveau national des Tcheques est mis en mouvement par des nobles et des citoyens pragois parlant l’allemand. Meme si la grande majorité de la population de la Boheme et de la Moravie parle le tcheque, l’éducation n’est possible qu’en allemand, de meme que l’acces aux fonctions de l’état. Les quelques érudits tcheques de l’époque trouvent la situation désespérée: Dobrovsky écrit son Grammaire presque comme un monument funéraire. Mais dans l’espace d’une seule décénie, tout change radicalement. La premiere génération des patriotes tcheques cherche a rétablir l’usage de la langue par un effort littéraire et par des traductions. C’est le temps de la création des nouveaux mythes, dans le cas tcheque meme avec une grande tromperie des „Manuscrits“. Les suivants établiront des buts culturels plus ambitieux et des 1848, il y a un programme politique, naturellement dans le cadre de l’empire.

Au cours du 19e siecle tout confirme, qu’un groupe parlant une langue n’a que deux possibilités: ou bien lutter pour une autonomie politique, ou bien se contenter du status d’une minorité d’intéret plutot ethnographique. L’industrie attire des milliers dans les villes, ce qui abolit toutes les dialectes locaux, de meme que la presse et l’agitation politique dans le grand public. Le développement du 20e siecle, avec la radio et la télévision, ne peut que le souligner. Les deux mouvements sociaux qui charactérisent la modernité, complication croissante de la société et de son administration, et l’importance croissante de la communication, y compris dans le domaine public, exercent une pression de plus en plus grande a homogénéiser les sociétés. Ceux qui se sentent en danger de perdre leur identité profonde, s’y opposent de plus en plus obstinément, parcequ’il ne leur reste en commun que cette identité de langue et de culture.[Meme si elle prétend d’etre de nature religieuse: mais ni la polpulation d’Ulster, ni de la Yougoslavie d’autrefois n’est pas particulierement religieuse.] Par conséquent, les tensions entre la langue et la culture majoritaire et les minorités menacées s’aggravent et s’exasperent – a moins que la minorité ne s’abandonne. Dans les dernieres années, quand meme, il y a du nouveau: la crainte devant une „majorité“ menacante envahit meme les peuples censées grandes encore tout récemment. Et le peuple le plus redouté comme majoritaire du futur a ses phobies a lui: dans treize des états unis américains il existe une loi sur la langue officielle.

Tout au commencement, nous avons promis de ne pas proposer des „solutions“. Nous voulons tenir la parole, ce qui est d’autant plus simple, qu’il n’en existe pas. Pour concluer, il faut encore deux avertissements. Le premier concerne les moyens qui ont jadis permis de construire l’Europe de Moyen-Age: ils ne sont pas réutilisables.[2] La fameuse „intégration européenne“ de nos jours ne peut pas répétér la premiere. Il faut trouver d’autres moyens. Mais – et c’est l’autre avertissement – il faut absolument d’en chercher. L’Europe a toujours été un continent explosif, plein des tensions. Avec des tensions, on peut vivre, et meme assez bien – a condition, qu’on y pense et qu’on se soucie de les calmer, de les alléger. De nos jours, on connait des moyens a les soulager, comme les échanges de jeunes ou le bilinguisme. Mais il faut jamais oublier, que nous vivons sur un volcan qui s’appelle „Europe des nations“. Des nations toujours en danger de retomber dans un tribalisme primitif.

 

In:  Delsol – Maslowski – Nowicki (ed.): Mythes et symboles politiques en Europe  centrale, p. 29-40. PUF Paris 2002. ISBN  2-13-050050-1.

 

 

[1] R. Brague, Europe, la voie romaine. Criterion, Paris 1992.

[2] „Les tentatives de réinstituer les sociétés modernes dans l’ordre d’une socialité primaire phantasmée se nomment totalitarisme.“ Goudbout, J. T. – Caillé, A.: Le don existe-t-il (encore)? In: Revue du MAUSS, 11/91, p. 29.