A quoi ressemble la liberté ?

Quiconque souhaite réfléchir à la prise de décision humaine, doit présupposer qu’elle existe – c’est-à-dire que l’homme est libre. Non sans limites, bien sûr, mais suffisamment quand même pour pouvoir prendre des décisions. Mais en disant ceci, nous ne sommes pas arrivés bien loin : en quoi consiste cette fameuse liberté que nous possédons ? Les philosophes ont pour la plupart abandonné la question de savoir ce qu’« est » la liberté, encore que nous puissions aussi débattre sans fin pour savoir en quoi elle consiste. Mais il y a une autre possibilité : pourquoi n’utilisons-nous pas notre expérience dans le débat ? Nos expériences, si nous prenons bien soin à les observer telles qu’elles sont, ne sont pas si éloignées les unes des autres. Nous pouvons très bien nous accorder sur elles dans notre quotidien. Cela ne vaudrait-il pas la peine d’essayer et de regarder de plus près à quoi ressemble vraiment notre propre expérience de « liberté » ? Quand en faisons-nous l’expérience, quand en sommes-nous ignorants – et quand, au contraire, savons-nous que c’est très justement maintenant qu’elle manque ?

Nous commencerons avec cette simple hypothèse qu’il y a différentes sortes de liberté, que même de la liberté « on peut parler différemment » (legetai pollachos, si nous pouvons paraphraser Aristote de cette façon), et nous essayerons de montrer trois différentes sortes d’expérience de la liberté, comme chacun d’entre nous les a connues certainement bien des fois. Si nous arrivons à exprimer correctement de telles expériences typiques de la liberté, peut-être arriverons-nous aussi à voir ce à quoi la liberté ressemble vraiment. Et peut-être qu’il deviendra aussi évident de savoir à quoi ressemble l’espace (ou les espaces) à l’intérieur duquel nous prenons nos décisions. Dans ce bref exposé, nous ne pouvons que mentionner nos points d’orientation dans cet espace, les mœurs, la moralité et l’éthique.

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Comme avec bien d’autres choses, on ne remarque d’abord la liberté que lorsqu’on a l’impression qu’elle manque. Cela se passe généralement au moment de la puberté, lorsque la jeune personne doit rentrer tôt à la maison et expliquer à ses parents où elle est restée si longtemps. La première idée de la liberté est donc très simple : avec son propre trousseau de clés de la maison. Ce serait cela. Cette idée suffit à la jeune personne pour un temps étonnamment long. Ce ne sont pas seulement les parents et les clés qui la restreignent. C’est aussi l’école, l’éducation, les réprimandes et toutes sortes de coutumes sociales : la façon dont les gens s’habillent, se coiffent, parlent et se saluent, jouent de la musique et dansent – en bref, tout ce que les gens font tous les jours dans une société pour se faire savoir réciproquement qu’ils appartiennent à cette société. La jeune personne considère ces usages comme de simples restrictions à un certain âge, comme quelque chose dont elle voudrait se débarrasser – ou du moins tester combien sa société les prend au sérieux.

Tout le monde passe très certainement par cette phase de « liberté pubère » et cette expérience marque chacun de façon significative. Etonnamment, beaucoup s’en contentent toute leur vie et elle est constamment défendue même parmi les érudits et les philosophes. Bien des penseurs qui ont fait des recherches sur la liberté, ou qui le font encore, la caractérisent  comme l’absence de coercition, comme l’élimination de restrictions externes à ma prise de décision et à mes actions. La liberté est souvent définie dans les dictionnaires encyclopédiques comme « l’état dans lequel on n’est pas sous la contrainte ; la libération ou la délivrance de la sujétion ; l’élimination d’obstacles externes ». Sur les monuments élevés à la liberté, celle-ci est toujours symbolisées par des fers et des chaînes brisés. Ce sont les publicités qui montrent le mieux que cette idée est attrayante pour les jeunes. Parce que ceux qui les inventent en savent plus sur la vraie psychologie de leur « groupe cible » que tous les experts universitaires réunis. Regardez et lisez simplement : « Pas de frais, soyez libres ! », « Sirotez la liberté ! ». Sur les panneaux d’affichage il peut y avoir des garçons et des filles qui dansent dans des positions incroyables ou un cow-boy  bronzé peut-être, avec un lasso autour de son cou qui se repose seulement sur un rocher au milieu du désert de l’Arizona : sans parent ni professeur pour le gronder, le vide, l’espace. En un seul mot – liberté.

C’est pourquoi il n’y a aucune raison de douter que l’expérience de l’élimination d’obstacles ou de coercition est une expérience importante de la liberté. Cependant, une personne qui en a joui voudra tout naturellement l’augmenter, en avoir de plus en plus. Par conséquent, elle cherchera de plus en plus de fers dont elle voudra se débarrasser. Mais même si elle les élimine tous, un restera : la pesanteur qui nous cloue au sol. Seuls les astronautes ont été capables de se débarrasser de la pesanteur, lors de leur « vol » libre dans l’espace cosmique. Mais en sont-ils plus libres pour cela ? A peine. La liberté de l’astronaute, de même que la liberté du cow-boy dans le désert, a un défaut. Tous deux peuvent se déplacer vraiment où ils veulent, mais cela ne leur apporte rien : tout est pareil dans toutes les directions. Où qu’ils se meuvent, il y a la même vacuité et le vide partout, il n’y a rien alentour. Ce n’est donc de toute évidence pas la bonne voie.

Une autre forme de liberté, quelque peu plus complexe, essaye d’éviter cette limitation : liberté signifie possibilité de choix. Un choix entre possibilités différentes, entre possibilités qui ont des différences. Nous connaissons aussi tous cette expérience, parce qu’un grand magasin ou un magasin ordinaire en libre-service le démontre de manière presque parfaite. Une grande variété d’objets et tous à portée de main. Tout ce qu’il y a à faire c’est de choisir, de se servir – et c’est à vous. Le magasin en libre-service est aussi une invention parfaite sur le plan psychologique. A propos, le magasin en libre-service a été inventé par un de nos compatriotes qui avait remarqué que caissier et vendeur étaient des obstacles désagréables pour les immigrants en Amérique qui ne parlaient que mal l’anglais. Il s’en est donc passé et a connu un énorme succès. Cette même expérience de liberté dans un grand magasin a certainement été l’argument le plus efficace en faveur du « capitalisme » occidental par contraste aux régimes communistes. Les gens qui l’avaient connu à l’Ouest furent fermement décidés de l’avoir également chez eux. Et ils avaient une vague impression que la possibilité de choix dans un grand magasin était en quelque sorte liée à la possibilité de choix pour les élections. Peut-être avaient-ils raison.

Mais l’expérience de la liberté comme choix et sélection est telle qu’on veut aussi l’augmenter et les libre-services sont devenus de plus en plus grands. Les hypermarchés ont suivi les supermarchés et les vendeurs doivent s’y déplacer en scooter. Mais néanmoins, il arrive qu’on veuille y acheter une paire de chaussures et qu’on rentre les mains vides. « Il n’y avait rien ». C’est une absurdité évidente, il y avait des centaines de paires de chaussures. Mais l’une avait de mauvaises semelles, l’autre avait la mauvaise couleur, la troisième était trop petite et la quatrième était trop chère. On s’habitue même aux plus grands hypermarchés et tout y semble la même chose. C’est pourquoi les articles doivent y être déplacés et réorganisés de temps en temps. A dire vrai, même avant les élections, nous avons tendance à avoir le sentiment qu’un bulletin de vote manque : celui pour lequel nous aimerions voter.

Il est donc impossible d’augmenter la liberté en tant que choix parmi des possibilités données et ce de façon illimitée, peut-être justement parce qu’on doit choisir entre des possibilités données, préparées par d’autres. Cela peut-il être évité d’une certaine façon ? Ne pourrait-on pas se les préparer tout seul ? On ne pourrait peut-être pas le faire avec les chaussures, mais il y a d’autres occasions où nous le savons tous. L’une d’entre elles est le jeu. Le jeu est un phénomène très particulier qu’il nous faut étudier plus en détail. Il se caractérise par le fait qu’il ne produit rien, il ne conduit à rien et personne n’en retire un quelconque profit. Les moralistes ont toujours mis en garde contre le jeu et ils l’ont considéré comme une perte de temps, mais de façon très surprenante, les gens normaux ne leur ont pas prêté attention et ils ont joué (des jeux) passionnément. Les enfants autant que les adultes. Pas même les pires des dictateurs n’ont eu le courage de les priver de cette forme de passe-temps, au contraire, ils savaient que c’était la seule chose dont les gens avaient un besoin absolu en plus du pain, afin de maintenir la paix dans le pays. Mais y a-t-il une chose qu’ont en commun à première vue les jeux d’enfant, les pièces de théâtre, la pratique d’un instrument de musique, le sport et les jeux de cartes ou les jeux d’argent ? Faisons un détour : quel est le contraire du jeu ? Qu’est le « non-jeu » ?

« Ce n’est pas un jeu, il y va de la vie ». Quelque chose est un vrai enjeu dans la vie, parfois il y va de la vie. Mais est-ce que le jeu, quant a lui, est sans aucun enjeu? Seule une personne qui n’a jamais joué peut le penser. Un joueur que ne s’engagerait pas suffisamment et avec assez de sérieux ne fait que gâcher le jeu et un jeu qui est « juste comme ça » n’est plus un jeu. Mais il reste une différence. Un acteur qui meurt sur la scène peut mourir à nouveau le lendemain sans problème. Une personne qui a perdu aux échecs ne sera pas exécutée comme un commandant qui n’a pas gagné. Il changera de couleur et recommencera une partie.

Le jeu n’est pas la « vie » et la vie n’est probablement pas non plus un jeu, comme le maintenaient les romantiques mais ils sont certainement connectés d’une certaine manière. Les pièces de théâtre ont leur origine dans les mystères religieux et ceux-ci présentaient les mystères les plus profonds de la vie et du monde. Ce qui caractérise une pièce est peut-être précisément le fait qu’elle présente la vraie vie, que c’est un modèle artificiel de la vie et du monde. Une performance musicale crée aussi un certain « monde » à part dans lequel les musiciens et le public pénètrent pour un certain temps afin de se débarrasser du monde ordinaire qui reste à l’extérieur. Sans mentionner le théâtre ou le sport.

Chaque jeu est strictement limité, dans l’espace et dans le temps, et ce généralement à l’avance. Cet espace et ce temps limités sont séparés du reste du monde en quelque sorte : par la ligne blanche ou le rideau, par le sifflet ou le gong. Il y a bien des similitudes entre le « monde » du jeu et le reste du monde, mais pas d’interrelations directes : une vendeuse peut jouer le rôle d’une reine et le président celui d’un rouleur de fût dans une brasserie. Lorsqu’ils ont fini de jouer, ils redeviennent ce qu’ils étaient. Dans la Grèce ancienne, les acteurs portaient des masques devant leur visage pour que personne ne les prenne pour des gens et même aujourd’hui, les joueurs de tennis autant que les acteurs portent des costumes pour ne pas porter leurs habits « civils ». Ce n’est que la télévision qui montre les visages des acteurs de très près, ce qui a perturbé cette distance significative de telle sorte que l’acteur qui est un « médecin » ou un « président » dans une série télévisée l’est aussi pour nous dans la rue. Si l’on bat son directeur au tennis ou aux échecs, cela ne veut pas dire qu’il ne faudra pas obéir à ses ordres le lendemain : les résultats du jeu ne sont valables que dans ce monde et ne sont pas transférables à l’extérieur.

De cette façon le jeu se sépare de lui-même du reste du monde et s’oppose à lui comme un miroir. A quoi cela sert-il ? Que verrons-nous dans ce miroir ? Déjà, la manière dont le jeu diffère de la « vie » démontre comment nous évaluons notre vie en tant que personnes, quelles sont nos priorités et ce que nous souhaiterions avoir de différent. La séparation dans l’espace et le temps accentue le fait que tout peut y être différent : il ne faut pas prendre le jeu pour la vie. Il n’y a aucune transition entre les deux. Les obligations et les devoirs du monde du jeu ne sont pas valables à l’extérieur et vice-versa. Les situations et les privilèges ne sont pas transférables. Ils n’ont rien en commun. Ceux du jeu ne signifient rien dans la « vie » et les « réels » ne signifient rien dans le jeu. Ce qui veut dire : si vous jouez, n’hésitez pas à être libres. Ne craignez pas d’essayer de voir ce que vous pouvez faire. Vous ne serez pas tenus pour responsable de ce que vous ferez dans les limites du jeu auquel vous participez et de ses règles. Que vous deveniez riche ou pauvre dans le jeu n’aura pas de conséquences durables.

Chaque sorte de jeu amplifie certains aspects de la vie et donne aux participants et – s’il y en a – aux spectateurs ou aux auditeurs l’occasion de les expérimenter – sans crainte des conséquences et bien plus, dans des conditions parfaitement idéales. Prenons un exemple que tout le monde connaît : des jeux de compétition comme le football, le tennis ou les échecs. Tous sont des « modèles » assez clairs de bataille sous sa forme la plus simple, l’un contre l’autre ou les jaunes contre les bleus. L’avantage du jeu est évident dans ce cas : on quitte rarement une vraie bataille le corps entier et en bonne santé. Dans un jeu qui se veut une bataille, il faut se battre de tout son corps et de toute son âme, du premier gong au dernier, mais lorsque le jeu est terminé rien ne s’est passé. C’est pourquoi les jeux de « batailles » peuvent se permettre un grand luxe, à savoir des règles. Dans une vraie bataille, tous les participants voudraient bien voir également des règles, mais qui les suivrait, qu’il soit gagnant ou perdant ? Dans un jeu, il n’en va pas de la vie et c’est pourquoi il peut y avoir des règles et il y a même un juge impartial qui les surveille et qui a toujours raison.

Le jeu se distingue clairement de la vraie vie de par l’existence de règles et du juge. Les possibilités sont beaucoup plus limitées et donc plus clairement organisées : aux échecs, il y en a même un nombre fini (à dire vrai un grand nombre). Un observateur superficiel pourrait penser que de telles limites restreignent aussi la créativité mais c’est tout le contraire : rien ne stimule la créativité humaine mieux que de bonnes limites. C’est pourquoi des expériences avec un plus grand échiquier n’ont mené à rien ; le système tonal ou le choix d’instruments possibles joue un rôle similaire en musique, et la musique atonale n’a pas engendré le début d’une nouvelle époque, bien plutôt la perte d’un arrangement clair. La présence de règles et du juge accentuent encore plus l’effort absolu d’atteindre la justice – une autre différence d’avec le monde réel. Dans des conditions de lois simplifiées une certaine justice est possible et il est intéressant de constater combien c’est essentiel pour le jeu.

Différents jeux expriment aussi différentes façons de comprendre la justice. Ainsi au tennis, le perdant perd également toutes ses bonnes balles, qu’on ne compte plus ensuite et du point de vue du jeu suivant, il est indifférent de savoir s’il a perdu d’un cheveu ou « avec zéro ». Il en est de même pour le compte des jeux et des sets. Une telle conception de la « justice » ne pourrait être acceptée par aucun rationaliste, parce qu’elle est de toute évidence injuste : il se peut que le gagnant soit celui qui a perdu la plupart de ses balles. Mais cela maintient le jeu passionnant – tout est chaque fois remis en jeu. C’est aussi réaliste et cela enseigne aux joueurs quelque chose qui est presque une règle de la vraie vie. Et c’est proche de la conception de « justice » du système d’élection majoritaire britannique, ce qui n’est probablement pas un hasard.

Un des joueurs commence toujours et l’autre répond. L’échange régulier est le plus visible par exemple aux échecs ou au whist, mais il existe également au tennis et dans d’autres jeux. De cette façon, le jeu montre quelque chose de typique de tout comportement humain – quelque chose que nous pourrions appeler « liberté définie ». Le joueur de tennis qui sert a l’entière liberté de choisir sa façon de frapper la balle, alors que l’autre reçoit la balle, qu’il n’a pas choisie lui-même et doit composer avec. S’il y réussit, il peut d’une certaine façon choisir où placer la balle, quelle rotation lui donner et ainsi de suite. De même aux échecs, le blanc impulse le jeux par le choix du commencement, mais le jeu est ensuite aussi déterminé par le noir à chaque coup. Chaque joueur a son plan général et sa stratégie et ceux-ci s’opposent de telle sorte que le plan actif de l’un soit un obstacle pour l’autre, qu’il doit vaincre et vice versa. Chaque joueur considère le jeu comme un échange continuel de moments de choix – dans le cadre de possibilités offertes et constamment restreintes par l’autre joueur – et des moments de réponse au plan qui s’oppose au sien et qui dévoile progressivement les coups de l’autre joueur.

Seul le premier coup du blanc est complètement « libre », tous les autres coups sont partiellement obligés par ceux de l’autre joueur. Le début donne un certain avantage au joueur – un avantage qui est manifeste au tennis (le service), où les règles restreignant le service sont en conséquence particulièrement strictes. Cet avantage est ensuite contrebalancé par les règles selon lesquelles les joueurs commencent les jeux alternativement et parfois aussi « en rotation », comme au volley-ball etc. Nous avons déjà parlé du conflit de libertés et de la façon dont les gens aspirent à imposer leur liberté les uns contre les autres ou à « surpasser » la liberté les uns des autres. C’est juste cet aspect du conflit et de la bataille que les jeux de compétition démontrent et comme le prouve leur popularité, ils le font bien. En utilisant les avantages du jeu en tant que tel, c’est-à-dire, en jouant dans un environnement juste et sans conséquences durables, on peut toujours faire l’expérience de l’une des caractéristiques fondamentales de l’existence et nous y former, à savoir le conflit de libertés qui rebondissent de l’une à l’autre et se limitent les unes les autres, mais qui nous stimulent de façon à mieux nous réaliser. C’est quelque chose que les joueurs veulent souvent bien plus que la victoire : celui qui veut « un bon jeu » choisit un opposant de force égale et non un débutant ou un maladroit qu’il pourrait battre facilement. Qui veut gagner, doit sûrement s’y connaître mais il doit en plus être chanceux : cet aspect important du jeu est manifeste dans les jeux d’argent, où l’on ne joue pas contre un autre joueur mais plutôt contre « la chance » ou « le destin ».

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En trois expériences caractéristiques qui nous sont bien connues, nous avons vu trois formes typiques de liberté :

  •  liberté comme absence d’obstacles
  •  liberté comme possibilité de choix et
  •  jeu en tant que rencontre et conflit entre deux libertés créant leurs possibilités et se les offrant mutuellement.

Nous avons vu en quoi les deux premières étaient limitées. Elles s’épuisent elles-mêmes et on s’en lasse tôt ou tard, on remarque que seulement dans la première forme il peut sembler que les règles soient les mêmes que les obstacles. On veut cultiver la liberté en fonction de la façon dont on la comprend. Dans la première forme, on ôte les fers et les obstacles, dans la deuxième forme on augmente les possibilités de choix. Mais ce n’est que dans la troisième forme qu’on comprend la différence essentielle entre obstacles et règles : on ne peut pas jouer sans règle. Meilleures seront les règles et meilleur sera le juge, meilleur aussi sera le jeu. Sans règles, le jeu dégénèrerait immédiatement : imaginez le football sans la règle du hors-jeu, par exemple. Dans ce sens, la vraie liberté humaine est toujours « limitée » parce qu’elle a nécessairement besoin de règles.

La relation entre le jeu et une société libre n’est pas accidentelle et ce n’est pas une simple métaphore. C’est précisément dans le jeu que les gens ont fait l’expérience que lorsqu’il y a de bonnes règles et qu’elles sont strictement observées, ils n’ont besoin ni de s’entretuer, ni de s’estropier, mais qu’au contraire, ils peuvent tous ensemble participer à un bon jeu. Grâce à l’expérience commune d’un jeu juste et « fair-play », les gens ont finalement osé introduire des éléments de jeu même dans la vie difficile : des règles, des juges impartiaux et l’effort d’atteindre la justice. Lorsqu’il s’agit de la vie, ce n’est pourtant pas chose facile du tout et la société ne peut être libre que lorsque tout le monde comprend cela et s’efforce de l’accomplir. La liberté n’est jamais parfaite et il faut y travailler sans relâche. Chaque jeune doit apprendre à y jouer de nouveau. Ce n’est pas un accident si les jeux, présents à l’origine dans l’éducation aristocratique, ont été introduits dans les écoles anglaises et que le basket-ball ou le cricket sont tellement important dans le système scolaire américain. Parce que c’est une éducation pratique à la liberté, au moins dans sa forme compétitive. Mais puisque ce sont des jeux collectifs, les joueurs apprennent aussi à coopérer, exactement comme la vraie vie le demande.

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L’espace de liberté défini par des règles est vide. Le fait que nous y prenions encore des décisions – et que nous ne jouions pas à pile ou face à la place – prouve que ce n’est pas arbitraire. Ce n’est qu’ici que les actions humaines se situent, « liberté non de quelque chose, mais pour quelque chose » selon la formule de Nietzsche, liberté qui bien sûr ne peut être définie par des règles. Nous nous orientons ici selon nos différents intérêts – des totalement égoïstes et à court terme jusqu’à la « recherche du meilleur » d’Aristote ou « bonne vie ». Aujourd’hui il faut aussi en savoir beaucoup pour cela et précisément en médecine, mais aucun savoir ne nous enlèvera le poids de la prise de décision. C’est en ceci que réside la grandeur humaine : la grandeur d’un être fini qui prend des décisions libres.

(Traduction : Marie-Madeleine Linck)